Au pays des merveilles ...
En ouverture, une vue panoramique du mont Hiei, puis le "jardin de la Montagne bénie" du temple Zuiho-in et la dédicace de Salah Stétié vous épingle sur le vermillon de la page comme un papillon amoureux d’un halogène...
Ce livre n’est pas un guide de voyage
Ce livre est un voyage
Ce livre n’est pas un bouquet d’informations
Il est, pas à pas, chemin d’initiation [...] Ville sacrée que Kyôto, précieuse, qui jamais ne fut entourée de murs ni d’enceintes,
Ville à jamais cérémonielle dans la haute simplicité de ses temples, de ses jardins, de ses palais mélangés sous toitures et pagodes, toutes lignes
horizontales et verticales frappées de recourbements et d’obliques [...] Il faut savoir aller dans la ville muettement, les yeux ouverts par les mille cils de la merveille...
Et la lumière vous découpe le cœur comme l’épée foudroie l’impénitent. Dans sa limpidité embrumée, la douceur de la clarté qui émane de Kyôto grâce aux montagnes si proches, vous fera monter des bouffées de tendresse comme si la longue histoire de la ville impériale, si raffinée et parfois si violente, avait déposé sa charge sous les grands arbres des pentes du nord, pour se transformer en cristal et en buée... La magie de Kyôto est ici d’emblée gravée dans les quelque deux cents photos d’Alexandre Orloff qui couvrent les trente sites : les arbres et les toits des palais et des temples se marient dans une palette ocre, brune, rouge et jaune, verte et grise aux mille nuances. Ville éternellement fascinée par ce qu’elle fut, par ce qu’elle est toujours et encore pour les siècles des siècles, Kyôto est l’éternelle capitale du classicisme japonais. Ses temples, ses jardins, ses palais témoignent avec autorité et poésie d’une culture extraordinaire.
La poésie, en effet, nous précise Salah Stétié, est l’une des clés du monde, c’est aussi l’une des clés de Kyôto, peut-être même, par-delà les vastes mutations spirituelles qu’a connues le Japon, la plus déterminante des clés.
Poésie, précisément, cette architecture civile ou religieuse, poésie toujours ce subtil et délicat symbolisme décliné à l’infini dans des jardins à l’éventail si varié ; poésie encore ces rites et ces jeux de la vie de cour reflétés par tant de chefs-d’œuvre de la littérature...
Une ville est toujours indéchiffrable. Surtout celles qui viennent à nous du fond de la nuit, emmêlées à l’épaisseur du temps et toutes chargées de grandes beautés et de grands crimes, d’aspirations magnifiques et de ruminations désespérées... Pour un rêveur, un amoureux du Japon, un promeneur Kyôto est un paradis inespéré. Une ville discrète, secrète, attirée par son propre versant vers l’invisible, car à Kyôto les toits ont des ailes. Il n’y a pas d’anges mais il y a ces toits infinis qui, de leurs bords relevés, retroussés à la manière de frémissantes pennes font que la ville à chaque instant semble sur le point de prendre son envol. Paul Claudel, d’ailleurs, évoqua avec justesse le fronton japonais en le plaçant en vis-à-vis du fronton grec. C’est tout ce jeu de perspective qui est ici magnifié jusqu’au sublime : horizontalité et légèreté ne font qu’un à l’ombre des arbres centenaires. Ce calme végétal qui s’épanouit sous nos yeux dans la grande vague cosmique d’Hokusaï prouve l’importance de l’aventure de la botanique dans l’île. Les grands mélèzes s’écartent pour offrir au soleil une place pour venir se reposer dans l’éclat du paysage. Un panorama qui a inspiré un vers voilé à Salah Stétié :
Herbeusement dans l’extinction de l’herbe
Image d’une nature à jamais reine jusque dans l’art de construire les temples où nul clou fiché n’apparaît car l’on y célèbre les épousailles, mâle à femelle, du bois avec le bois. Ni peint ni verni, le bois (cèdre, cyprès, cryptoméria, pin) est pensé dans les imbrications complexes qui lui donnent son harmonie en étant à la fois acteur et motif.
Et que dire des jardins ? Entre le zen - avec mousse et eau - et le sec, ma préférence ira au second. Un bonheur que celui du Ryôan-ji - inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO - qui est un pur chef-d’œuvre. Monument lithique par excellence, ce jardin d’une superficie de 200 mètres carrés, est un rectangle plat et sablé qui contient quinze pierres dont seulement quatorze peuvent être vues simultanément, ce qui suscite dans l’esprit du contemplateur une quantité de questions philosophiques. C’est un squelette blanc sans arbres, ni fleurs, ni eaux. Une stricte rigueur où l’œil se repose et se promène parmi les Quinze Pierres et son cirque du Rien. Un regard qui glisse vers la gauche comme il le ferait s’il suivait une page d’écriture sino-japonaise dans un rythme qui définit l’inféodation cosmique, première interprétation possible de cette géométrie secrète à la symbiose figurative entre l’angle droit et la forme naturelle ...
Encore plus fort, plus beau, plus envoûtant ? Le pavillon d’Or de Kinkaku-ji, sis au bord d’un lac qui vient rêver à ses pieds la surface miroitante d’un jardin d’une densité incroyable.
Toujours aussi allégorique, le temple Genkô-an, avec ses deux célèbres fenêtres, l’une ronde appelée Satori no Mado symbolisant le Zen et l’éveil du sentiment religieux ; l’autre carrée, appelé Mayoi no Mado symbolisant les quatre calamités humaines : la vie, la vieillesse, la maladie et la mort.
L’esthétique japonaise est répétitive, soit. Mais elle a, dans sa conception même d’un idéal - et dans les différents champs et contre-champs qui s’étendent dans la périphérie de son rayonnement - une manière d’attiser l’esprit du recommencement. Cette manière de reprendre ce qui n’est pas encore éteint donna un code éthique à l’art nippon qui tint lieu de classicisme local, règle féconde qui s’opposa très vite à l’académisme, ce rameau mort. Tout est précis dans le jour naissant sur Kyôto, tout y semble à sa place pour l’éternité ; sous le bourgeonnement des ciels inégaux et le verdoiement égal et continu des arbres, dans les jeux du clair et de l’obscur et la poussée qu’on dirait retenue des pierres, se cristallise la grande allure de la vie dans les couleurs d’une queue de paon déployée au sommet des mondes.
Traverser une ville comme Kyôto revient à traverser les âges d’une civilisation, voire une concrétion d’univers. Comme si l’univers entier s’était donné un sens et un lieu pour l’exprimer, à la fois ramassé et ouvert. Kyôto c’est le Japon, ce tout qui, dans le temps spécifique et dans l’espace écrit, bâti, inscrit dans la ville ce qui concourt et converge en un tout, qui, à chaque instant, dans chaque regard porté sur elle, contribue à rétablir dans le temps et l’espace cette conviction que la cité impériale est le centre de l’univers. La colonne vertébrale d’un monde autrement plus organique et poétique, un monde romanesque où la paix a pris ses quartiers pour que la sérénité y soit chez elle.
Il y a 6873 signes dans cet article.