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Poches
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Il y a quelques années de cela, Le Magazine littéraire livrait une étude sur les excentriques, pour ne pas dire les fous de la plume. J’entends déjà répondre que chaque écrivain est, à sa manière, un "déphasé" de l’existence. Certes, mais ceux dont traitait Le Magazine littéraire ont une écriture tenant moins de la seule rébellion que d’un accès d’hystérie, de fièvre, de logique névrotique, barbare. Aux côtés de Lautréamont et de sa logorrhée géniale d’idéalisme noir des Chants de Maldoror, figurait en très bonne place Raymond Roussel, que je m’étonnais de n’avoir jamais lu. L’ignorant doit savoir rester humble, après tout les magazines sont aussi faits pour provoquer la découverte, émouvoir la Culture, et pas seulement pour être vendus. Sur la couverture d’un fond vieux rose, figurait un homme vêtu en blanc, à la façon d’un colon européen confortablement installé en Afrique. Qu’avait donc bien pu écrire d’exceptionnel un homme si bien mis, trop bien mis ?

De l’article le concernant, je n’ai que très peu souvenir, hormis cette anecdote singulière, qui m’est restée par je ne sais quel caprice de la mémoire : notre homme, issu d’une famille plus qu’aisée, ne portait que du linge neuf... Encore un parvenu qui joue aux aristocrates, direz-vous ! Non, pas seulement, Roussel avait aussi écrit ; pas autant que Balzac, mais assez et avec suffisamment de talent pour rester dans les mémoires quelque soixante-dix années après sa mort, survenue en 1933. Depuis cette parution mensuelle, tapi dans l’ombre, j’attendais avec impatience que l’on me livre à ronger l’un des os de cette énigmatique charpente roussellienne, que les critiques rognent depuis les années 50. C‘est certain, l’on ne ferait pas autant de bruit pour si peu : Rostand, Desnos, Leiris, Breton, Robbe-Grillet, Pérec confient leur admiration pour cet auteur jamais publié de son vivant et Foucault lui-même se penche sur le cas Roussel dans Les mots et les choses. Non, Impressions d’Afrique ne me laisserait pas de marbre...

Conjectures confirmées. Comme son titre peut le laisser croire, l’action de ce roman se déroule en Afrique, autour d’un village, sa place centrale et quelques naufragés recueillis par un roi nègre... mais vite, l’on réalise que les appellations communes ne suffisent pas. Peut-on parler d’intrigue, peut-on parler de roman pour ça ? En fait d’impressions d’Afrique, l’on en n’aura pas même de quoi sauter des ravins, échapper à des éléphants en furie, des jungles lourdes. Tromperie sur la marchandise ? Mais bien sûr... l’Afrique est une scène d’opérette où se contorsionne sans but donné une imagination amoureuse de la virtuosité de ses propres transformations, à l‘image de la machine à musique thermique et de la patience du chimiste Bex, salmigondis de tuyaux et de bouchons qui fondent du rouge au bleu, du chaud au froid :
Sa collection de cylindres pouvait en effet devenir la source d’une fortune illimitée, en désignant avec précision les gisements de métaux et de pierres précieuses (...) il s’était sagement contenté de cette patience géante qui, jointe aux cylindres, mettait sa trouvaille en relief sans poursuivre aucun but pratique.

Sans parler d’une énième révolution littéraire (la métaphore usée jusqu’à la corde couvrirait décidément le champ des livres de beaucoup trop de cadavres), l’œuvre de Roussel, en cela bien illustrée par Impression d’Afrique, est une transgression constante des canons ; les chapitres peuvent (et doivent) se lire dans le désordre, ce ne sont plus les mots qui priment sur l’inspiration mais l’inverse. Expliquons-nous : le hasard est un néant, tout point de repère est une contrainte, qui force à envisager et ouvrir l’espace par rapport à lui. Roussel l’a compris, bien avant les Oulipiens. Il bâtit un hasard proprement ficelé dans les paronymies, le langage tourne en roue libre, il n’est plus l’émanation du monde mais son essence, un seul exemple suffira à s’en convaincre, au chapitre 2 : la théorie à renvois est aussi bien un ensemble de concepts articulés entre eux, illustré à l’aide d’indications typographiques, qu’un groupe de femmes qui s’avancent les unes après les autres en éructant. Pour désigner les mots, Jarry utilisait l’image de "polyèdres multifaces"...

L’on comprend que cet ouvrage puisse susciter et nourrir l’écriture de tant d’auteurs. Impressions d’Afrique ouvre des voies que la critique n’a pas encore fini d’explorer. Néanmoins, à sa lecture, je n’ai pu refréner une impression de malaise, de langueur et de claustrophobie intellectuelle en voyant la littérature se concentrer sur ses propres procédés, s’ouvrir le nombril. Il est à craindre que l’œuvre de Roussel ne s’identifie trop à son géniteur, grand voyageur certes, mais qui se cloîtrait dans sa cabine tandis qu’il parcourait les îles de la Polynésie. Leiris, qui l’a bien connu, conclura pour nous :
Roussel n’a jamais à proprement parler voyagé (...) il ne voyait que ce qu’il y avait mis en avance (...) la Perse le fit penser aux opérettes qu’il aimait et les costumes de ses habitants aux chienlits de la Gaîté. Situant par-dessus tout l’imaginaire, il semble avoir éprouvé pour tout ce qui était théâtre, trompe-l’œil, faux-semblant, un attrait plus vif que pour la Réalité.



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Baptiste Fillon, le 2 mars 2006 - article2270.html
Raymond Roussel, Impressions d’Afrique (présentation, notes, dossier, chronologie et bibliographie par Tiphaine Samoyault), Flammarion coll. "GF avec dossier", octobre 2005, 373 p. - 9,30 €.
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