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Romans
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Au commencement le symbole, avec la mise à mort d’un cygne le soir de Noël. Un cygne qui mourra étouffé, qui ne chantera plus bien sûr, étranglé par Rahman, le meneur d’une petite bande de jeunes adultes à la dérive. Mais de quel chant, de quel adieu veut nous parler Sherko Fatah dans ce roman ? L’adieu à la terre des origines peut-être, comme pour ce Rahman originaire du Kurdistan irakien et qui a émigré en Allemagne. L’adieu à la parole aussi pour ce vieil homme, "Petit Oncle", qui a trouvé refuge en ce pays parmi d’autres clandestins pour fuir la milice, fuir la guerre contre les ennemis Chiites, fuir ce corps torturé qui ne lui appartient plus. Car ce symbole, cette image, c’est cela avant tout : la violence.

Mais une violence que l’on peut difficilement appréhender si l’on n’en a jamais été la victime, si nous ne la vivons (et heureusement) que par la procuration des quotidiens ou des journaux télévisés.
Mais je pouvais raconter et montrer tout ce que je voulais : ça restait simplement une histoire parmi beaucoup d’autres. L’un des Peshmergas m’a dit qu’à l’époque, ils avaient transmis les dossiers aux gens des Nations Unies, des dossiers minutieusement tenus dans lesquels on notait des noms avec la mention explicite de leurs fonctions, violeurs, et à cet instant aussi, j’en eus la certitude : quel que soit le lieu où arriveraient ces papiers, ce serait beaucoup trop loin du lieu du crime.

Mais dans Petit Oncle, Sherko Fatah va tenter, non pas de nous expliquer, mais de nous faire comprendre ce que signifie la souffrance pour ces hommes que leur destin intraduisible oblige à rester silencieux. Il va essayer de nous montrer une réalité que l’on ne peut pas voir, une société meurtrie trop éloignée de nous pour qu’elle ne nous indiffère pas. Pour y parvenir en effet, il va nous emmener au cœur des rudes montagnes du Nord irakien, il va décrire le froid, la neige, le brouillard, les flaques de gadoue, les morts :
Ils devaient être une demi-douzaine, leurs corps étaient souillés par la boue. La plupart étaient couchés sur le dos, on en avait allongé deux sur le flanc, et ils étaient les seuls à avoir l’air encore à peu près vivants avec leurs jambes pliées.

L’écriture est dure, c’est vrai, mais plutôt que de donner la parole à une ou à des victimes, d’écrire sur le ton du témoignage, l’auteur va utiliser un procédé de distanciation consistant à nous immerger dans la peau d’un jeune Allemand, Michel, parti en Irak dans l’espoir de comprendre le destin de Petit Oncle. Par ses yeux, par ses raisonnements qui nous sont plus proches, par cette incompréhension que nous comprenons, il va réussir à nous rapprocher de cette brutalité tout en nous préservant. Il va nous attirer à lui plutôt que nous faire fuir. En somme, nous ouvrir les yeux sans qu’ils se brûlent sur notre désir profond d’empathie.
Le prétexte de son voyage lui paraissait tellement insignifiant et lointain, et pourtant tout ce qui l’avait conduit à l’entreprendre représentait tellement plus à ses yeux que ce combat à la vie et à la mort qui se déroulait au même instant tout près de lui.


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Cédric Béal, le 17 février 2006 - article2236.html
Sherko Fatah, Petit Oncle (traduit de l’allemand par Olivier Mannoni), Métailié coll. "Bibliothèque allemande", février 2006, 321 p. - 20,00 €.
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