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Arts croisés
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Joel-Peter Witkin
ou la poétique de la charogne
 
C’est un curieux artiste que le photographe Joel-Peter Witkin. Il doit en être ainsi de tous les grands. Une œuvre surgit, entièrement nouvelle, impossible à classer et qui présente des caractères particuliers inoubliables. Frère de Baudelaire et de Lautréamont, l’artiste américain né en 1939 à Brooklyn loin de l’Apocalypse européenne, a bu aux noires veinules pleines de pus de la décadence, et son œuvre est l’ulcère même de cet enfer.
Artiste malade de concupiscence inassouvie, il s’abreuve d’une hallucinante contemplation dans ses photos où flotte une clarté blême et glacée - l’eau croupissante du révélateur condense les désirs les plus morbides - d’où émergent de belles mortes aux lèvres exsangues et aux colliers de ténébrions, des rivières scintillantes d’ascarides aux cous de sirènes apodes, les Ligeia, les Ophélie, les Hérodiade et Salomé (Femme avec tête coupée, Nouveau-Mexique, 1982), aux doigts d’araignée ruisselant de poison ; les ventres satinés baillent aux avortons qui giclent en grappes putrescentes et la mort s’y ouvre une artère le long des pupilles du diable et des pylônes de marbre des jambes ; les hermaphrodites aux beaux yeux d’obsidienne et à la pâleur de cercueil demain seront morts et les solennelles putains enfouissent leurs mains de squelette dans le manchon de leurs sexes, faisant bouffer la toison sur leurs poignets d’ivoire jauni.

Le parcours d’une exposition d’œuvres de l’artiste provoque une sensation singulière. Le spectateur reste perdu dans un abattement sourd, plongé dans une atmosphère engourdie et funèbre où la mort s’impose avec une obstination sauvage, hideusement érotique dans ces daguerréotypes traversés d’une lumière blafarde et filée. La technique singulière de Witkin est pour beaucoup dans le malaise qui nous étreint. L’artiste pratique le palimpseste, retravaillant ses photos à la plume et à l’acide, grattant les surfaces, biffant et striant les négatifs lors du tirage, donnant un aspect sulfurisé au cliché qu’il place sous une plaque de verre. Cet aspect marbré, tartreux, renforce la teinte ancienne et n’est pas sans rappeler les tirages sur papier albuminé ou argentique de Nadar et de Pierre-Louis Pierson. Dans la chaude viscosité du noir et blanc semblable à un lait vénéneux nagent des almées, cétacés échoués sur le papier d’argent qui montrent le blanc vitreux de globes révulsés sous des paupières brûlées.

Ici, Witkin rejoint les images les plus épouvantables du Baroque espagnol, les postrimerías de Francisco de Zurbaran1 ou de Juan Valdés Leal2, mettant en scène les reliques chrétiennes de saints et de martyrs. Les saintes de Witkin dissimulées sous des voilettes-reliquaires macabres, des bandeaux qui enfoncent des griffes noires dans les tempes tuméfiées, les odalisques grasses et molles écartent leurs plaies pour en faire sortir dans un filet de sanie l’affreux visage d’un mort-né crispé d’horreur (L’Invention du lait, Nouveau-Mexique, 1982). Ainsi, l’artiste s’inscrit dans une tradition picturale qui commence avec le memento mori des Anciens, danses macabres ornant les coupes des orgies. Ses œuvres sont de riches rébus hermétiques, spirituels et mystiques aux fantastiques décors noyés dans les brumes grisâtres et les lueurs flottantes qui donnent aux silhouettes une transparence étrange et l’apparence immatérielle de visions de songe ou de cauchemar. Dans une formidable folie de rut, des monstres vomis par l’enfer fardés de sang et d’albumine, vêtus d’accoutrements bizarres et baignés d’arômes sexuels sur leurs corps de squelette aux membres arthritiques se disloquent et se tordent dans une danse macabre digne de Gustav-Adolf Mossa3 et de Hiéronimus Bosch. Peintre de vanité, il renoue avec la peinture hollandaise du Siècle d’or et plus particulièrement avec les compositions de Pieter Claesz4 . Détournant les somptueuses Natures mortes d’Abraham van Beyeren5 et Willem Kalf6, il assemble une masse effrayante et putride dont on ne distingue plus que des êtres indéfinis, immondes, pollués par des poulpes gélatineux, des chairs flasques rongées par la putréfaction et les acridiens du néant (Le festin des fous, Mexico, 1990), une vanité aux boursouflures malsaines d’où rayonne en glauques arabesques la pourriture reine.
 
Son art est sombre et tragique et participe de ce sadisme dont parlait Maurice Maeterlinck7 : 
Il est la flamme de l’attouchement, il est l’aliment secret de l’amour, il est la fleur ardente de l’inquiétude, il est la cime inextinguible de la pitié et la plénitude de l’attendrissement. 
Cette joie mauvaise, cette délectation morose et farouche éclate dans les chairs raidies par la mort et la volupté sous le suaire glacé. Ses mortes acéphales aux seins nus hérissés de banderilles et aux jambes ouvertes, aux yeux d’anémones sous les agrégats visqueux des cils témoignent d’une fascination cruelle pour la mort et de cet "esprit de luxure" qui imprègne les stupres, les sacrilèges et les tortures des Sataniques de Félicien Rops. Entretenant plus d’un point commun avec l’artiste belge, Witkin mêle les charmes de l’agonie au fouet de la luxure.
Perdu dans une rêverie d’opium, le spectateur assiste à des viols livides dans leur ineffaçable horreur (Arm Fuck, New York, 1982), à des scènes où la luxure se fait dominatrice, violente, impérieuse dans la clameur sauvagement sinistre des bandeaux de cuir noir et des carcasses torturées et aplaties sous la glaciale coulée des aiguilles et des fouets (La Femme de Sanders, New York, 1981), à de longs intermèdes infernaux où les corps déjà imprégnés de liquides gluants, drainant des archipels de tumeurs et d’anthropodes s’enlacent dans les ténèbres sépulcrales.
 
Chez Witkin, l’amour est un aveugle-né et le délire érotique de l’artiste donne parfois naissance à la beauté la plus exquise posée sur la marge du mystère et de la mort8 comme cet Homme au chien9, un hermaphrodite délicat comme un Bronzino, au corps nu d’une vive blancheur mate, une longue forme mince et souple. Dans sa pose gracile et voluptueuse se trahit l’influence lascive de Cranach10 et ses yeux à la profondeur troublante dardent le malaise et le charme indéfinissables de son âme. Le nu, dans son idéalisation gracieuse réalise les plus harmonieuses perfections dans la Nue au masque11, une fleur de jeunesse qui échappe pour un moment encore à la flétrissure et à la corruption de la mort. L’accord de l’érotisme et de la mélancolie, l’angoisse de la mort associée à une sensualité maladive et perverse donnent à ces personnages au sexe énigmatique une séduction lointaine et hors d’atteinte.

Pareil aux peintres allemands du XVIe siècle, ranimant l’horreur tragique et la fascination d’un Grunewald12  pour les corps suppliciés, l’artiste célèbre le Sacré dans la divinisation de l’horrible. Chantre de la mort la plus hideuse à rendre jaloux Baudelaire, il inflige au spectateur la brûlure insoutenable de la souffrance d’être dans la nuit des épouvantes et des désespoirs.

NOTES
1 - Francisco de Zurbaran, L’Exposition du corps de saint Bonaventure, 1629. Huile sur toile. 250 x 225 cm. Paris, musée du Louvre.
2 - Juan Valdés Leal, Allégorie du Temps. Allégorie de la mort, 1672. Huiles sur toile. 229 x 200 cm chacune. Séville, hôpital de la Charité.
3 - Gustav-Adolf Mossa, Une Charogne, 1906. Huile, encre de Chine. 85 x 140 cm. Collection particulière.
4 - Pieter Claesz : Vanité ou nature morte au crâne, 1630. Huile sur panneau. 45 x 65,5 cm. La Haye.
5 - Abraham van Beyeren : Nature morte, 1666. Huile sur toile. 137, 5 x 155 cm. San Francisco, De Young Museum.
6 - Willem Kalf : Nature morte, 1663. Huile sur toile. 59,4 x 49,4 cm. Cleveland, Museum of Art.
7 - Maurice Maeterlinck : Introduction à une psychologie des songes et autres écrits 1886-1896 ; réédition : Bruxelles, Labor, 1985, p. 77.
8 - Marcel Brion : Les Peintres en leur temps, Paris, Philippe Lebaud, 1994, p. 118.
9 - Joel-Peter Witkin : Homme au chien , Mexico, 1990 dans Joel-Peter Witkin, Paris, Nathan, collection photo poche, 2000, n° 59.
10 - Lucas Cranach l’Ancien : Cupidon se plaignant à Vénus, Londres, National Gallery.
11 - Peter-Joel Witkin : Nue au masque, Los Angeles, 1988 dans Joel-Peter Witkin, Paris, Nathan, collection Photo Poche, 2000, n° 49.
12 - Matthis Grunewald, Retable d’Isenheim, 1512-1515. Colmar, musée d’Unterlinden.



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Delphine Durand, le 26 février 2006 - article2233.html
Joel-Peter Witkin, Photo Poche n° 49, CNP, février 2000, 62 p. - 12,80 €.
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