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Qui a lu Musicienne du silence, Rrose Selavy... et cetera, ou Une cantine de comptines, entre autres œuvres de Pierre Lartigue, connaît son talent pour emmener le profane aussi bien que le savant au cœur d’une œuvre d’art, d’une démarche artistique ou d’un genre esthétique en toute légèreté, comme s’il vous prenait par le bras pour une promenade d’agrément, au cours de laquelle il s’attarderait avec une minutie joyeuse sur les détails d’une inflorescence croisée au détour d’un chemin mais sans dédaigner de vous entretenir des subtilités de la métrique ou d’une anecdote secrète de l’histoire des arts... C’est de ce même pas, à la fois folâtre, allègre et érudit - une érudition toujours exempte de pédantisme, soulignons-le... - que Pierre Lartigue se propose de nous conduire, pour la seconde fois, en Extrême-Orient. Thaïlande, Cambodge et Laos comme suite naturelle à sa découverte de l’Inde qu’il nous avait invités à partager dans L’Inde au pied nu (La Bibliothèque coll. "L’écrivain voyageur", 2001).

Sous la couverture terre-de-Sienne, comme d’argile recuite ou de bois précieux, où l’on décèle de minuscules mouchetures dorées, se tient un texte que l’on se gardera d’étiqueter "récit de voyage". Ô certes, l’auteur nous emmène loin, et prend grand soin de décrire ici un site archéologique, là une statue qui l’émeut, ailleurs une scène populaire de rues et de places animées, ailleurs encore les évolutions éthérées des danseuses khmères. Mais son écriture singulière tire tout cela hors de cette narration banale et trop souvent ancrée dans l’anecdote qui caractérise la plupart des récits de voyage. Et puis ce que l’on pourrait appeler sa "propension à muser de droite et de gauche" le poussent à brouiller les pistes dès les premières pages :
Je suis le passager clandestin d’un Armand-Béhic rêvé et les horloges s’arrêtent. Le temps s’est arrêté. Il n’existe plus. Ou plutôt, après avoir passé des heures à contempler ou lire des œuvres d’auteurs disparus depuis longtemps, voici que je dispose d’un hamac inactuel où me balancer au-dessus des tristesses de la mode et du monde.

Le ciel dans l’eau - c’est la confusion des mondes, union et métamorphose, fluctuations des reflets... quel beau titre pour le texte des dissolutions qui mêle passé, présent, instants visuels à peine perçus, allusions au Ramayana comme aux événements historiques, références littéraires, poétiques, informations érudites sur l’architecture ou les rituels... Mais à la différence du fleuve froissé par son propre flux, par le vent aussi, et qui brouille ce qu’il accueille, le texte de Pierre Lartigue clarifie ces bribes protéiformes, les rend distinctes les unes des autres sans pourtant briser la fragile harmonie qui les lie :
Une barque noire glisse au milieu d’un lac. Une eau comme un lait un peu gris.
Deux routes conduisent à Angkor Vat, l’ancienne et la nouvelle. Nous prenons l’une ou l’autre...
Du temps de Malraux, la forêt avançait jusqu’au grand hôtel. Le chemin serpente à travers un espace semé de boqueteaux. Le directeur des fouilles, Cormailles, y fut assassiné en 1916.

Car son écriture file droit malgré cette profusion, à coups de petites phrases généralement courtes, pleines et denses. Au présent le plus souvent, elles installent faits et événements davantage qu’elles ne les racontent. Installation, oui, mais dans une sorte d’éphémérité fragile ; ce n’est pas le présent lourd que l’on appelle "d’éternité" et qui fait bouillir l’eau à 100 C° depuis et pour toujours. C’est un présent papillon qui saisit et restitue avec délicatesse.

Ce sont des phrases lumineuses, agencées en paragraphes eux aussi brefs pour la plupart. Brillants, polis, bariolés par la diversité de ce à quoi ils se réfèrent, légers de rythme, ils sont pareils aux rutilances du coucher de soleil brisé par la surface du lac qui se ride, aux myriades d’étincelles colorées que jettent des étoffes bousculées par le vent - à l’évanescence gracieuse d’une gestuelle de danseuse khmère. Le texte est d’un bel effet pointilliste, accentué par de larges blancs typographiques qui, loin d’être aussi sécants qu’ils en ont l’air, ne nuisent pas à la cohésion de l’ensemble - celle-ci naît justement de cette dispersion apparente.

Angkor le ciel dans l’eau est un voyage. Non, pas un "récit de voyage" ; le texte en soi est un voyage, il en recèle l’essence : une déambulation légère qui n’est pas affaire que de territoires parcourus et qui arpente avec autant d’alacrité les temps passés, les poèmes, les légendes, les "choses vues" et les "choses sues" sans que jamais les mots qui en parlent ne tracent entre tout cela de frontières tangibles.
Qu’on ne s’y trompe pas, ces phrases, qui ici et là ont la brièveté lapidaire d’une note prise sur le vif, ne sont pas du matériau brut : l’auteur le dit à deux ou trois reprises, il retravaille ce qu’il a noté pendant son voyage - un voyage de deux ans d’âge quand il achève la rédaction de ce livre. Si le texte a cette ineffable légèreté, cette authenticité que l’on dirait d’une fleur cueillie à l’instant où elle atteignait sa plus belle perfection, c’est grâce au travail d’écriture - réflexion profonde sur le choix des mots, des respirations à placer entre eux, la mesure précise de l’ampleur des phrases et de la place qui sera donnée à telle ou telle allusion - qui ne peut être que d’un poète accompli. Un poète qui aurait un penchant pour les jeux - de reflets, de souvenirs en miroir, de mots... Un poète comme Pierre Lartigue.

Lire aussi notre entretien avec Pierre Lartigue et la chronique consacrée à Un soir, Aragon...


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Isabelle Roche, le 26 janvier 2006 - article2200.html
Pierre Lartigue, Angkor le ciel dans l’eau, Éditions de La Bibliothèque coll. "L’écrivain voyageur", octobre 2005, 171 p. - 14,00 €.
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