Mehdi n’a pas les mots que l’on attend d’ordinaire pour parler avec fougue d’un poète antique. Mais il a un tel talent pour écrire hors des ornières trop profondes de la chronique littéraire que nous avons toujours grand plaisir à publier ses articles...
La rédaction
Faut que je te parle d’un type, ça fait tellement des siècles qu’il est mort que quand tu dis son nom t’as l’impression de dire une connerie. C’est qu’il est pas tout jeune quand même. Il doit bien tirer sur ses deux mille ans maintenant. Si on faisait des sortes de trucs avec des échelles du temps, je me demande, à la belle époque où il a vécu il est mort si jeune - trente balais il paraît - si y serait pas mort-né aujourd’hui. Je veux dire dans notre époque, ce bordel généralisé que dedans on agite encore vainement notre claque-merde, il se serait même pas donné la peine d’y mettre les pieds. Trente ans là-bas c’est pas beaucoup, trente aujourd’hui ça vaut même pas la peine. Parce que faut dire que lui, son claque-merde, il l’agitait pas vainement. Il a écrit des trucs je te raconte pas. Ça te remue dans tous les sens. Ça te met les tripes à l’envers tellement que c’est beau. Il te fait parler ton cœur, c’est ça que je voulais dire. Il s’appelle Catulle et crois-moi son nom il est peut-être con mais c’est pas un poète à la noix comme on t’en sort aujourd’hui façon briques de lait ou pots de yahourts. Lui, il raconte des trucs, ils sont trop bizarres. C’est comme si Villepin y se mettait à causer comme un charcutier. Je dis Villepin, parce qu’il paraît il a écrit des trucs de poésie lui aussi, Le requin et la mouette, Le cri de la gargouille, Prométhée dans ton cul et un Traité de coiffure pour les riches aussi, mais je suis pas sûr pour les deux derniers.
Je dis ça parce que Catulle il alterne le sublime avec le vulgaire. Le magnifique avec le dégueulasse. Le classe avec le grossier. Seulement, lui, dans les deux cas, ça reste de la poésie... à l’inverse de tant d’autres. Quand je te parlais de Sapphô y a pas longtemps, voilà que je t’avais mis les formes, que je t’avais fait un truc de bidon, de romantique à la con. Avec Catulle, bien sûr, c’est différent, je te parle comme ça. On s’en fout, je lâche tout maintenant. Mais faut pas que tu croies des trucs faux. Faut que tu saches que Catulle il a lu Sapphô. Il l’a tellement lue qu’il l’imite dans sa "carmen 51", la plus belle de toutes tellement ça fait penser à Sapphô et que quand tu penses à elle c’est forcément beau. Il s’en est même servi pour renouveler toute la poésie latine. Je te préviens avant que tu le lises, si t’as envie, Catulle c’est un vrai énervé. Il insulte tout le monde, avec des gros mots t’as honte de les lire tellement ils sont énormes. Et puis il écrit des poèmes pour n’importe quelle raison. Y en a un par exemple, il dit qu’un type qu’il connaît c’est un enfoiré parce qu’il lui a volé son manteau. Attention, peut-être tu penses que c’est un truc de bidon Catulle, mais faut que t’attendes la suite, je vais essayer de te prouver le contraire.
Il semble qu’au moment où il écrit, la poésie latine c’est chiant. Un moment, il s’en prend à un certain Volusius. Annales Volusi, cacata carta qu’il lui balance : "Les annales de Volusius, papier merdeux." Tu sais les annales, c’est les longs poèmes où les poètes-en-toge ils te racontent l’histoire de Rome, de sa création jusqu’à maintenant. Eh bien, Catulle il en veut plus, il en a marre de ces trucs-là, il veut du neuf. Alors, sous l’influence de Callimaque et de Sapphô notamment, il écrit des trucs lui aussi. Attends je te dis, ton cul il va se poser par terre tellement c’est beau. Tellement c’est sublime. Tellement c’est sensible. Son amoureuse, elle s’appelle Lesbie. T’entends un truc dans le nom, c’est normal. C’est une référence à Sapphô. De toute façon à qui tu veux faire référence ? Quand y a un truc de bien il faut l’exploiter, il faut l’imiter, c’est le credo des Anciens. Alors il réinvestit. Il ne fait que ça mais avec le talent, beaucoup beaucoup de talent. Les "Carmen" 2 et 3, elles figurent une femme avec un moineau. Tu penses peut-être encore que c’est un truc de bidon. Mais vas-y lis-les, tu vas voir que t’as tort. La femme elle est toute triste et Catulle lui ça l’inspire.
Et puis au centre du recueil t’as quelques poèmes plus longs, ça change des autres qui sont très courts, c’est une spécificité de ce poète la concision. Parmi ceux-là t’as un poème qui raconte le mariage de Thétis et Pélée (rien à voir ave le joueur de foot, de toute façon ça s’écrit pas pareil). Eh bien voilà que Catulle il te trouve le moyen de te décrire une tapisserie qu’est dans la salle. Dessus cette tapisserie, t’as l’histoire de l’abandon d’Ariane par Thésée, de retour qu’ils sont du Labyrinthe où t’avais le Minotaure. Franchement ça se fait pas de laisser tomber Ariane sur une plage pendant qu’elle dort et toi tu te barres sur le bateau. C’est ce que Thésée il a fait. Eh bien, Catulle, lui, comme c’est pas un salaud, il la fait causer et crois-moi : tellement c’est beau que tes yeux y sont tout mouillés une fois lue "la plainte d’Ariane" (c’est le nom que la postérité lui a donné).
Je te disais son amoureuse elle s’appelle Lesbie et il en parle tout le long de ses poèmes. Au début Lesbie elle est toute gentille et tout, mais plus t’avances et plus Catulle il est malheureux parce que Lesbie elle voit d’autres hommes. Ça le met dans des états notre ami je te raconte pas. En fait, il a la maladie d’amour. Faudrait que je t’explique tout en détails et tout, mais là c’est pas l’endroit et puis il faudra que je te le dise dans un bon français et là j’ai pas envie. La maladie d’amour chez les Anciens c’est comme le rhume pour nous, il faut la soigner. Tu vois ce que je veux dire ? Mais Catulle, lui, il arrive pas à se soigner. Ça fait que c’est une vraie révolution dans la poésie latine, c’est le début des poètes élégiaques. Tu sais, peut-être que tu connais, quelqu’un comme Properce, Tibulle, ou encore Ovide, je suis sûr, lui, tu le connais. Si y avait pas eu Catulle avant y aurait jamais eu Ovide. Jamais. Evidemment dans les faits c’est pas si simple mais disons qu’en gros c’est comme ça que ça s’est passé. T’imagines que la passion amoureuse elle démarre là y a au moins deux mille ans de ça, avant avec Sapphô, puis Catulle, les élégiaques enfin. La passion amoureuse, c’est pas rien quand même. Seulement pour Catulle, à l’inverse de la poétesse grecque, on a conservé plein de choses. Et elles sont réunies dans un recueil unique qui est court, qui est lisible, où c’est que tu as même un lexique, où t’as plein d’explications et pour ceux qui comprennent il y a une page en latin et une en français dans une traduction excellente.
Moi, je voulais juste dire : mate le prix du bouquin. C’est pas super cher et ça le sera toujours moins que si tu t’achètes un des quelconques torche-culs d’Amélie Nothomb, le dernier prix Goncourt ou même n’importe lequel des Michel Houellebecq ou encore un de ces rouleaux de PQ sous forme de livre qu’on t’en sert à pleines brouettes et qu’en plus t’es content. Avec Catulle, tu tutoies la postérité. C’est comme quand tu te maries, c’est pour toute ta vie.
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