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Théâtre
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Diseuse vers le divin

L’on pénètre dans le Grand Théâtre - dont l’espace semble avoir été ramassé, le plafond surbaissé - comme dans un antre secret : l’obscurité quasi totale n’est trouée que par une petite lumière jaune - telle une lanterne des morts. On n’y voit goutte et les derniers arrivés sont guidés par le pli du coude, avec force indications chuchotées, vers les places disponibles. Car chacun s’est installé à son gré. Le public bavarde et commente - mais à demi-bruit ; le brouhaha des conversations se retient au bord du trop-bruyant. Les gens se tassent tandis que les ultimes retardataires se fraient un chemin. Puis l’assistance paraît se stabiliser. Un temps. Les voix s’estompent, ne font plus que bruire mais sans se taire encore. La lueur jaune pâlit - mais est-ce bien certain ? Oui ; elle s’éteint. Insensiblement le noir total s’installe. Alors le silence. Seuls surnagent les reniflements incoercibles et les frôlements de vêtements dont on se défait. L’attente...

Et sans voir vraiment, on commence à pressentir que l’air s’émeut ; une infime vibration, peut-être, avertit que quelque chose se passe. Au cœur du carré à angles ouverts que dessinent les quatre doubles gradins où est massée l’assistance, une forme bouge. Il y a comme un tonnerre confus qui roule de tous côtés, puis qui reflue. L’obscurité faiblit imperceptiblement ; d’un puits de lumière ménagé dans le plafond sourd une faible clarté projetant au sol un carré parfait. En son centre un corps est là debout. Une femme - on le devine. Elle commence de tourner sur elle-même - très lentement - en disant. Elle égrène non pas les mots mais les syllabes - elle déchiffre. Sa voix s’élève, aussi dénuée d’inflexions qu’une droite parfaite. Jamais elle ne s’infléchira ni ne dérogera à sa rectitude nue. Mais les girations de la diseuse vont s’élargir : elle va suivre le pourtour du carré lumineux à vitesse presque immobile, disant toujours. Parfois elle s’aventure sous la lumière, dont l’intensité change de temps à autre, parfois elle s’efface. Se tait et quitte les zones claires. Reviennent alors par vagues les roulements confus.

C’est une fascinante liturgie qui se joue dans cet espace confiné, que sculptent de l’intérieur la réponse formelle donnée au puits de lumière par le carré lumineux projeté au sol, les déplacements giratoires de l’interprète, et enfin le fil continu tissé par sa voix. Le sacré investit l’espace dans sa totalité, s’infiltre en vous et vous envoûte. Des rumeurs chaotiques bouleversent ponctuellement l’atmosphère, avec plus ou moins de violence. Comme pour manifester l’omniprésence terrible d’Adonaï l’Invoqué - ou Yah, mais n’entrons pas trop avant dans la problématique des noms de Dieu ; éclairons-nous plutôt sur cette question - et bien d’autres - en lisant, c’est un minimum vital, l’introduction qu’Henri Meschonnic a écrite pour sa traduction des Psaumes (Gloires, Desclée De Brouwer, mars 2001).

Sacralité sublime. Fascination et envoûtement. Mais la parole ? Qu’entend-on vraiment de l’ordonnancement des mots, de leur succession ? Peu à vrai dire ; les syllabes sont peut-être détachées avec trop de soin pour que l’on puisse percevoir les mots comme des unités signifiantes, et l’absence de toute inflexion empêche d’entendre dans leur enchaînement de vraies séquences. Il n’y a plus de mots, plus de phrases - du moins compris comme outils linguistiques véhiculant du sens. Ces unités de nous connues se dissolvent. C’est justement de cette dissolution que vient l’authentique sens de ce qui se joue devant nous : ce qui est énoncé se dépouille de ses caractéristiques proprement linguistiques - utilitaires - et devient, vêtu par tout ce qui constitue la mise en scène, une certaine manière de cheminer vers le divin.
Eu égard à cette dissolution on peut d’ailleurs penser que la démarche de Claude Régy aurait peut-être gagné à être poussée à l’extrême : donner à entendre les psaumes en hébreu - pour quiconque ne connaît pas cette langue, l’affranchissement nécessaire des habitudes d’écoute aurait été inévitable, et acquise de fait l’ouverture à une autre perception.

Assister à ce que Claude Régy appelle une "expérience spirituelle" exige un effort. Pour "être là" et vivre pleinement cette expérience il faut savoir se faire statue ; consentir à cela : amarrer son corps au zéro absolu du mouvement - se tenir coi au point de maîtriser ses frémissements réflexes - rendre sa respiration parfaitement silencieuse... rompre avec sa matérialité physique et fusionner de tous ses atomes avec l’ambiance. Devenir soi-même onde méditante pour ne pas entraver la sidérante désincarnation à laquelle parvient l’interprète à force de girations lentes et de diction atone.
Sa voix monocorde, qui détache les syllabes une par une, en étire certaines exagérément, tend un fil ténu dans l’espace - un fil que le moindre bruit humain menace. Le soupir que l’on pousse, l’infime froissement du pull dont on se dégage - chaleur oblige - le bras que l’on déplie pour tuer les fourmis qui l’ankylosent, a fortiori les raclements de gorge, reniflements et autres toux étouffées à grand peine... Tous ces parasites éraillent l’atmosphère, deviennent importuns, puis insupportables infiniment. Ils violent crûment les parois fragiles du cocon spirituel que tâche de tisser la mise en scène de Claude Régy, servie par l’interprétation exceptionnelle de Valérie Dréville, qui signe là une performance remarquable. Elle parvient à une telle contention du corps, de la voix, du souffle - toujours à la lisière du vide alors qu’elle habite l’espace, au bord du silence et de l’immobilité alors qu’elle dit et se déplace. Mais tout est si mesuré, si infinitésimal que cela frôle l’expiration alors même que cela s’accomplit.

On ne saurait parler de "spectacle", ni de "moment théâtral". Ce que l’on vit pendant une heure et demie est d’essence différente. Claude Régy désigne le fruit de son travail de metteur en scène comme une expérience spirituelle, une recherche sur une spiritualité sans appartenance, c’est-à-dire non détournée par une religion. Ce morceau atemporel découpé dans le temps courant est encore d’autre nature : il est l’essence même du recueillement - son expression absolue.

Comme un chant de David
D’après les Psaumes, traduits par Henri Meschonnic. Traduction publiée sous le titre Gloires, Desclée De Brouwer, mars 2001, 560 p. - 22,100 €.
Mise en scène :
Claude Régy
Interprétation :
Valérie Dréville
Scénographie et costume :
Sallahdyn Khatir
Lumière :
Joël Hourbeigt
Son :
Philippe Cachia
Durée du spectacle :
1h30

Visitez le site du Théâtre National de la Colline



Il y a 6651 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 24 janvier 2006 - article2195.html
Jusqu’au 23 février 2006 au Grand Théâtre.
Tous les jours à 21 heures sauf le mardi à 19 heures et le dimanche à 15h30.
Théâtre national de la Colline
15, rue Malte-Brun
75020 Paris
Métro : Gambetta
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