Un sujet brûlant par son actualité, celui de ces Harragas ou brûleurs de routes, qui se mettent en tête d’émigrer coûte que coûte, le plus loin possible : "Mieux vaut mourir ailleurs que vivre ici." Des jeunes hommes, quelques femmes, désespérés, prêts à tout, même à mourir, pour larguer le malheur et tenter leur chance en Europe. Il suffit de se souvenir du 5 octobre 2005, de ces onze morts et blessés par dizaines lors de la tentative d’assaut contre les enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, pour comprendre dès les premières pages, que ce roman magnifique ne laissera pas intact mais ébranlera qui le lira en écorchant ses préjugés.
Alger est une catin, elle se donne pour mieux prendre. Un mois d’amertume pour cinq minutes de plaisir est son tarif.
Harraga est une plongée dans l’univers d’une ville erratique, Alger, où se débat une femme courageuse, libre penseuse mais condamnée à se taire, car quoi de pire que de se révolter dans ce monde machiste où règne l’obscurantisme des intégristes religieux. Autres temps, autres tourments, nouvelle génération d’écrivains : ici, point de cette apologie de l’indolence et du fatalisme chère à Albert Cossery, point de sagas colorées et délicieusement exotiques comme dans les récits de Naguib Mahfouz, mais une critique acerbe de la part de l’auteur, à l’adresse de ses concitoyens, un jugement sévère contre les bureaucrates, un réquisitoire contre un pays dévoré par le soleil d’Allah.
À l’hôpital, j’ai regardé mes collègues comme si chacun en avait après le monde entier. Je suis revenue pour vérifier. Hé non, ils portaient les stigmates habituels, pas plus ! Dieu qu’ils sont rébarbatifs, et fagotés comme des épouvantails ! Je n’aime pas du tout leur façon de se rengorger en poussant l’air devant eux. Je les entendais se bourrer le mou : Hum, Hum, nous sommes les amis du sultan, écartez-vous de notre chemin ! Ils vont et viennent, avec ce même j’m’en foutisme qui a ruiné le pays et qui, mondialisation aidant, transfère ses retombées sous d’autres cieux.
La vie est dure au pays de Camus, merci à Boualem Sansal d’avoir osé briser la loi du silence. Un livre édifiant, véridique d’un bout à l’autre, un roman remarquable.
Un roman, oui, car Harraga c’est surtout l’histoire de Lamia qui étouffe de solitude dans une maison que le temps ronge comme à regret.
Je me demande dans quel temps je vis. Tout s’est effondré si vite. Y eut-il un avant, ai-je vécu, ai-je jamais rien eu hormis des parents chéris, morts avant l’heure, et un jeune frère, un vrai débile, qui a disparu de lui-même ou qui est en voie de l’être. (...) Dans le vide, on se perd. Quel siècle fait-il dehors ?
Mais comme le minuscule grain de sénevé qui est destiné à devenir un grand arbre où viendront se nicher les oiseaux du ciel, Lamia veut rêver d’un futur rempli d’amour :
Or je voulais vivre, vivre comme une forcenée, danser comme une hérétique, m’enivrer de cris, me saouler de bonheur, embrasser tous les malheurs et toutes les chimères du monde dans le même élan.
Et c’est l’amour qui va venir un jour frapper à sa porte sous la forme d’un oisillon écervelé, une adolescente insouciante qui va bouleverser sa vie, envahir sa retraite, semer la pagaille, lui faire regretter ses longues soirées oisives, ses week-ends d’abeille en grève, et faire germer en son cœur les bourgeons de la rébellion, les chatons de l’attachement, les tendres pousses du bonheur qu’elle avait voulu déraciner.
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