Le correcteur d’orthographe de mon traitement de texte prend le nom Artamène pour une erreur, de petites vagues rouges nerveuses le maintiennent à flot, et encore, plût au hasard sinon à l’oubli des programmateurs que la correction automatique ne l’écorche en je ne sais quel Artabène, Partamende ou Bartabas, la liste des perles pourrait être longue.
A l’époque de la composition d’Artamène, le roman est un genre mineur. Il est vrai qu’à l’ombre des Molière, Racine, Corneille, La Fontaine, La Bruyère, La Rochefoucauld Descartes et Pascal qui éclairent ce XVIIe siècle littéraire et philosophique que l’on nous a appris à qualifier de classique, les prosateurs s’en sortent moins bien. Honoré d’Urfé, Mme de la Fayette et Mme de Scudéry sont souvent considérés comme les plus épouvantables des raseurs, seuls Scarron et son Roman comique échappent au massacre.
Proprement giflée dans Les Précieuses ridicules aux yeux de la postérité, Mme de Scudéry obtient la palme de la détestation avec ses romans monumentaux de plusieurs milliers de pages chacun qui, dit-on, restent destinés aux Bovary de leur temps ; une littérature de bavardes, de mondaines, qui prolongerait les ragots dans l’écriture. Et Clélie ou Artamène de devenir des œuvres à clé, des manières de Voici du XVIIe siècle où les personnages dissimuleraient des figures bien réelles des salons ou de la Cour. Il y a très peu de vrai là-dedans, mais beaucoup de condescendance, de machisme et d’ignorance. Les critiques sont des hommes, comme les grands chefs, surtout ceux du XIXe, et ils pardonnent bien peu, à une femme qui plus est, à qui s’écarte de la vraisemblance et laisse fleurir une action principale en dizaines d’histoires digressives. L’opinion méprisante qu’ont de Mme de Scudéry ceux qui ne l’ont jamais lue est l’émanation directe de ces décisions étriquées fondées sur des préconçus littéraires vaseux.
Certes, il est difficile de circonscrire le monde produit par l’atelier Scudéry frère et sœur, c’est une succession de protubérances, un jardin luxuriant où le monde est régi par les forces mystérieuses de l’amour. À l’époque où les jeunes femmes de familles fortunées sont éduquées dans les livres, derrière une poignée d’allusions à Hérodote et Platon qui leur seront utiles pour faire bonne impression, l’amour perce les cœurs des héros et des héroïnes, soulève des armées, détruit, bâtit des royaumes et des destinées. Dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es... Mme de Scudéry est une experte ès soupirs humains, qui a dessiné la célèbre Carte du tendre. Et il ne s’agit pas de croire que dans ce roman la passion est un objet rose, constant et niais : les circonstances bouleversent les affections, et Mandane, la bien-aimée de Cyrrus, croit bien devoir se détacher de son prince quand on lui fait croire qu’il l’a délaissée. L’amour est une tourmente, un combat, qui embrase et enchante le monde.
Quel plaisir de relire à l’envi certains passages de cette prose corsetée, qui saisit en un déploiement tous les scrupules d’une action, d’une pensée, d’une pluie de sentiments. C’est certain, les Scudéry font du style, ils aiment le texte, les chatoiements du français, et non ce n’est pas de la poudre aux yeux. Rien que pour cette raison, cela vaut largement la peine, sinon d’acheter cet ouvrage qui reste un condensé bien pratique de ce roman monumental, du moins de consulter le site sur lequel chacun d’entre vous pourra trouver le roman dans son intégralité, avec les illustrations d’origine.
Espérons que ce projet contribuera à rafraîchir l’image d’un XVIIe siècle que trop croient dominé par l’emprise d’une raison glaciale. À ceux-là on conseillera tout d’abord de lire Pascal (ce qu’ils n’ont certainement pas fait), d’essayer de comprendre un peu mieux Corneille et Racine, et puis surtout, d’entrouvrir Artamène où ils tomberont sur cette phrase qui les fera s’indigner de ce que le siècle classique, espace de la très-sainte Raison cartésienne, mère de Volonté qui dompte les élans du cœur, contienne une telle hérésie : Cependant Cyrus n’en pouvait souffrir la pensée et, quoiqu’il connût toute l’injustice de ses sentiments, il ne les pouvait toutefois régler, et il désirait toujours ce qu’il ne pouvait pas désirer.
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| Madeleine et Georges de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus (présentation par Claude Bourqui et Alexandre Gefen), Garnier-Flammarion, octobre 2005, 628 p. - 10,60 €. |
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