L’on a souvent coutume de ne jauger un thriller qu’à l’aune du suspense qu’il entretient au fil de ses pages. La tension et les effets d’attente ont certes leur importance. Mais quand le climat ambiant est soigneusement installé et que les personnages sont dotés d’une psychologie complexe que l’auteur va tâcher de dénuder par touches subtiles, le thriller devient roman à part entière - en d’autres termes il gagne en profondeur et en intérêt pour le lecteur.
Robet Crais, le créateur du détective Elvis Cole, écrit des thrillers, soit. Mais il reconnaît être essentiellement intéressé par la psychologie de ses personnages ; de fait, sa plume tend à devenir de plus en plus introspective. Et l’on va voir, à travers ce long entretien qu’il nous a accordé dans les salons cossus du San Régis, que ces velléités introspectives valent aussi pour lui-même, pour son propre travail. Il porte sur son parcours d’écrivain un regard aussi aigu que profond et en parle avec une extrême finesse. Tandis qu’il dévoile un peu de sa vie et évoque les liens particuliers qui l’unissent à son héros Elvis Cole, il explique aussi comment il travaille et délivre, au passage, une belle leçon de composition romanesque...
Vous avez à votre actif plusieurs romans. Ont-ils tous pour héros le détective Elvis Cole ?
Robert Crais :
La plupart d’entre eux, oui. Mais j’ai également écrit des romans indépendants tels Otages de la peur, adapté au cinéma par Florent Siri, avec Bruce Willis dans le rôle principal.
Vous avez accepté la transposition cinématographique de ce roman, mais vous vous y opposez en ce qui concerne les enquêtes d’Elvis Cole. Pourquoi ?
Parce que ce personnage est très particulier à mes yeux ; à travers lui j’exprime la manière dont je perçois le monde autour de moi. Il est devenu ma voix. Mais en tant que personnage romanesque, il est aussi le fruit d’une "collaboration" entre mes lecteurs et moi. Je veux dire par là qu’un roman n’est pas une œuvre totale : j’écris une histoire, je crée des phrases, j’utilise les mots d’une certaine façon, mais le roman n’existe pas réellement tant qu’il n’a pas de lecteur. C’est à partir du moment où un lecteur ouvre le livre et commence à le lire qu’il crée l’œuvre en collaboration avec moi ; ce sont les images, le film qui se forment dans la tête de ce lecteur qui parachèvent l’œuvre et la constituent au sens plein.
Quand vous lisez une aventure d’Elvis Cole, vous vous créez votre propre image de ce personnage et de ceux qui gravitent autour de lui. Les romans de la série ont des millions de lecteurs et chacun d’eux a forgé en lui des images uniques, qui lui sont propres. Or, si les aventures d’Elvis Cole étaient portées à l’écran, le film - et cela n’a rien à voir avec sa qualité ; le problème demeure, que l’adaptation soit médiocre ou magistrale, mise en scène par un réalisateur hors pair et jouée par des acteurs fabuleux - traduirait la vision du réalisateur, laquelle changerait immanquablement celle que se serait créée auparavant le lecteur à travers le livre. Et je ne veux pas que cette altération se produise ; je préfère qu’Elvis Cole et ses acolytes gardent leur existence spéciale et secrète au fond de chaque lecteur.
Vous ne craignez donc pas les effets de cette modification de la relation entre les lecteurs et vous dans le cas des romans indépendants ?
Non, parce que je ne les considère pas tout à fait de la même manière. Ce n’est pas que je leur assigne un rang mineur dans l’ensemble de mon œuvre, mais ils ne représentent pas une part aussi importante de ma vie que les romans dont Elvis Cole est le héros. Les romans indépendants sont des œuvres isolées ; je ne rencontre leurs protagonistes qu’une seule fois et quand le récit est achevé, l’histoire de ces livres, en ce qui me concerne, est parvenue à son terme - je n’ai plus rien à voir avec ces personnages et leurs existences. Et cela m’autorise à permettre leur adaptation cinématographique.
Vous avez eu très tôt le désir de devenir écrivain. Comment cette aspiration est-elle née en vous ?
J’ai d’abord été un grand lecteur ; j’ai grandi en dévorant les livres, et j’aimais aussi beaucoup le cinéma. J’ai vécu dans une petite ville du sud de la Louisiane, et la maison que j’habitais étais située derrière un cinéma de plein air - un drive-in. Chaque nuit, je pouvais entendre la bande son des films projetés. Lire, écouter des histoires a toujours fait partie de ma vie. Et en devenant adolescent, j’ai éprouvé le besoin de plus en plus pressant de créer mes propres récits, mes propres personnages. C’est aux alentours de 12, 13 ans que j’ai commencé à envisager sérieusement de devenir écrivain.
Est-ce que les premiers récits que vous avez imaginés étaient des thrillers ?
Non, pas particulièrement. Il y avait bien des thrillers mais aussi des histoires de science-fiction, de fantasy... j’écrivais des nouvelles de tous les genres. En fait j’apportais dans mes textes ce que je lisais, ce que je voyais au cinéma - et je me nourrissais de toutes sortes de romans, de toutes sortes de films... de tout ce qui se présentait, ou presque. Les pires séries Z comme les plus grands films suscitaient chez moi le même enthousiasme ! J’avais surtout un besoin impératif de me transporter ailleurs, dans une autre réalité et j’utilisais à cette fin n’importe quelle fiction, que je la crée moi-même ou qu’elle émane d’autrui. 
C’est à l’âge de 15 ans environ que je suis littéralement tombé amoureux du roman policier. Je me rappelle encore très bien le moment où c’est arrivé... j’étais chez un bouquiniste et je suis tombé sur un roman de Raymond Chandler - un livre de poche usé, tout abîmé : The Little sister. Je l’ai lu aussitôt, en l’espace d’une nuit. J’ai été subjugué par l’écriture de Chandler, sa voix, son style... mais aussi par son personnage, Philip Marlowe, et par la manière dont il décrit Los Angeles. Au cours des deux semaines qui ont suivi, j’ai lu l’intégralité de ce que Chandler a écrit. Puis je me suis intéressé à Dashiell Hammet, à Ross McDonald, aux autres grands maîtres américains du genre - ainsi a commencé une histoire d’amour avec le roman policier qui dure encore ! J’ai su alors avec certitude que c’était là le genre d’histoires que je voulais écrire, les thèmes dont je voulais traiter, les motifs et les ressorts narratifs dont je voulais me servir.
Comment est né le personnage d’Elvis Cole ?
En 1985, mon père est mort. À ce moment-là, je vivais à Los Angeles, avec ma famille. Mes parents, eux, étaient restés en Louisiane ; près de 2 000 miles nous séparaient. Je suis fils unique et nous avions gardé des liens étroits malgré l’éloignement. Quand mon père est mort et que ma mère s’est retrouvée seule, je me suis rendu compte qu’elle était totalement désemparée. Je n’avais jusqu’alors jamais soupçonné à quel point elle était dépendante de mon père ; le couple que formaient mes parents fonctionnait selon le modèle traditionnel : le mari subvient aux besoins du foyer, paie les factures, prend en charge les aspects matériels de l’existence tandis que l’épouse reste à la maison, s’occupe des enfants et des tâches domestiques. Et ma mère était "femme au foyer" ; elle n’avait jamais réglé la moindre facture, n’avait jamais rempli un chèque, n’avait pas de carte de crédit... Il m’a donc fallu lui apprendre, après son veuvage, à accomplir toutes ces tâches quotidiennes qui allaient désormais lui incomber. Cela m’a littéralement terrifié ! Je pensais qu’elle ne parviendrait jamais à être autonome, qu’elle dépendrait toujours de moi et que j’allais devoir changer ma vie du tout au tout pour pouvoir l’assister.
Je me suis alors réfugié dans mon écriture pour me soustraire à cette pression qui était si difficile à supporter, pour m’aider à assumer mes émotions, mes interrogations, ce nouveau rôle que je devais jouer auprès de ma mère. J’ai transposé ma situation personnelle dans un roman, où ma mère est devenue un personnage nommé Ellen Lang. C’est une jeune mère qui a un fils en bas âge, et dont le mari a disparu. Elle est désespérée et recourt aux services d’un détective privé. Celui-ci finit par réaliser que cette femme ne veut pas retrouver son mari parce qu’elle l’aime, mais parce que sans lui, elle est perdue. À partir de là j’ai centré l’histoire sur la façon dont ce détective va aider cette jeune femme à se redresser, à être autonome, à ne plus dépendre d’un homme pour vivre. Pour construire ce personnage de détective privé, j’ai pris des morceaux de ma personnalité - ce que j’aime, ce que je déteste, mon sens de l’humour, mes tics, mes attitudes... - et tout cela est devenu Elvis Cole.
D’une certaine manière, ce premier roman - la première enquête d’Elvis Cole, Monkey’s raincoat - est né du décès de mon père.
Est-ce que Joe Pike a été présent dès ce premier roman ?
Oui. En fait, quand j’ai écrit The Monkey’s raincoat, j’avais d’abord prévu que Joe serait tué à la fin, quand l’action atteint son paroxysme d’intensité. Mais tandis que je me rapprochais de cette scène, j’avais de moins en moins envie de voir Joe mourir. Et quand j’ai entamé l’écriture proprement dite de la scène en question, je n’ai pas pu me résoudre à le tuer : je m’étais trop attaché à lui ! Un des protagonistes devait émerger dans l’encadrement d’une porte, braquer son automatique sur la poitrine de Joe et presser la détente - mais je n’ai pas pu aller jusque-là... j’ai donc dévié l’arme vers l’épaule de Joe pour qu’il soit simplement blessé et non tué. Et depuis, Joe est devenu un personnage récurrent.
Est-ce la première fois, dans L’Home sans passé, que vous abordez l’enfance d’Elvis Cole ?
Non, j’aborde déjà le contexte dans lequel il a grandi dans Le Dernier détective. Mais je vais un peu plus loin dans L’Homme sans passé. En fait, dès le tout premier roman, je savais qu’il n’avait pas eu une enfance stable et équilibrée puisqu’il confiait déjà à Ellen Lang que sa mère avait décidé de lui changer son prénom quand il avait eu 6 ans. Je n’avais alors pas la moindre idée de ce qu’avait pu être son enfance, mais j’ai commencé à me demander "Quel genre de mère faut-il être pour changer ainsi le prénom de son fils, au risque de provoquer en lui une grande confusion identitaire ?".
Tandis que j’écrivais les sept premiers romans de la série, qui sont un peu des pastiches des romans de Raymond Chanlder, des ré-appropriations de ces histoires de détectives typiquement américaines, je ressentais un besoin grandissant de "tourner la camera vers l’intérieur", de regarder davantage à l’intérieur de mes personnages et de ne plus me contenter de montrer un Elvis Cole tourné vers l’extérieur, se consacrant à aider les autres. De plus, je m’étais rendu compte, au fil des romans, que Cole faisait beaucoup d’efforts et prenait des risques considérables pour se ménager un environnement familial avec les gens qui l’entourent : son ami Joe Pike, Lucy Chenier et le fils de celle-ci... jusqu’à ses clients, pour lesquels il s’investit énormément dans le but de les aider à devenir ceux qu’ils ont besoin d’être. Cela m’a amené à penser qu’il s’efforce de recréer quelque chose qu’il n’a jamais eu ; cela a accru mon désir d’explorer ce que son milieu familial avait été - ou n’avait pas été - et quels sont ses secrets les plus profonds et les plus sombres.
Le détective est, par définition, celui qui cherche, qui tâche de trouver la vérité et je me suis dit que le premier devoir d’un détective, c’est de se trouver lui-même. Est-ce qu’Elvis Cole est juste un type marrant qui porte des chemises extravagantes ? Est-ce que Joe Pike est un simple héros de dessin animé, qui arbore des lunettes de soleil et parle peu, ou bien sont-ils l’un et l’autre beaucoup plus profonds, plus complexes que cela ? J’ai donc voulu aller au-delà de ces apparences sommaires. L.A. Requiem est ainsi devenu, si je puis dire, "l’histoire de Joe Pike" parce qu’il explore comment il est devenu l’homme qu’il est. Les romans suivants - Le Dernier détective et, aujourd’hui, L’Homme sans passé - sont davantage centrés sur Elvis Cole. Il a dû subir les frasques d’une mère mentalement instable qui l’a fait vivre dans le mensonge, il n’a jamais connu son père biologique, n’a jamais pu retrouver sa trace et cette absence a creusé un vide au fond de son cœur. Dans L’homme sans passé, je me suis concentré sur la façon dont il essaie de combler ce vide - doit-il le laisser oblitérer le reste de sa vie ou bien au contraire l’accepter comme un de ses constituants et prendre ainsi le contrôle de son destin pour aller de l’avant ?
Cette question de l’enfance marquée par un traumatisme vaut aussi, dans L’Homme sans passé, pour Kelly Diaz...
Oui, et pour Joe Pike, qui était régulièrement battu, ainsi que sa mère, par son père alcoolique... Au-delà de l’intrigue policière et des personnages impliqués, ce roman a pour thème les relations parents-enfants et les question corollaires : sommes-nous immanquablement victimes des drames, quels qu’ils soient, qui sont survenus dans notre enfance ? N’y a-t-il pas, au cours de la vie, des choix possibles qui peuvent soit nous ancrer dans ce statut de victime - et donc nous détruire - ou nous amener à une existence à peu près sereine ? Ces problématiques sont récurrentes dans mes livres ; je dirais même qu’en règle générale, le crime n’y est qu’un pas-de-porte : je l’utilise pour ouvrir la porte et aller vers la véritable histoire, qui est celle des personnages. Mon intention est moins de résoudre une énigme policière que d’explorer qui sont ces êtres humains que je mets en scène, quelle est leur histoire personnelle. Le contexte criminel me permet de prendre un instantané de mes personnages à un moment où ils sont poussés dans leurs extrêmes retranchements, où ils sont confrontés à des situations traumatisantes, où ils vivent les instants les plus déterminants de leur vie. C’est quand on est victime d’une agression, que l’on se retrouve face à un tueur et confronté à l’imminence de sa propre mort que les vérités personnelles les plus profondes se révèlent.
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