http://www.lelitteraire.com
l'Actu des livres
 Contacter
 Delphine Durand
Ses derniers articles :
Oraisons de feux
Aquarelles bretonnes
Annie Bascoul : l’imagière arachnéenne
Idées fixes, trop fixes
Agraféna
Nouvelles d’Italie
La Léda sans cygne
L’Ami de la Mort
Les Cinq
Giacinta
Chaque jour est un arbre qui tombe
Narcisse noir
Autour de deux romans africains : Ossuaire & Muhdi
Photo Poche n° 49
L’Ange à la fenêtre d’Occident
Barbey d’Aurevilly ou la clinique de l’amour
  
3243 articles en ligne


Poches
afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article

Meyrink ou les catalepsies du temps

Gustav Meyrink... Il suffit d’évoquer ce nom pour que surgisse la beauté funèbre de Prague et l’intangible splendeur du mal, dans une langue pavoisée de rouge et de noir. En cinq livres, Le Golem (1905), Le Visage vert (1916), La Nuit de Walpurgis (1917), Le Dominicain blanc (1921) et L’Ange à la fenêtre d’Occident (1927), il a dressé un Pentateuque du fantastique moderne. Ses romans, nourris de fièvres ésotériques - on sait que Meyrink succomba trop souvent aux enchantements magiques de la théosophie et de l’occultisme ! - racontent les errances de héros insociables et fous, en proie à d’obscures démences, pris au piège d’une ville cancéreuse et baroque. Meyrink fait partie de ces rapsodes des ténèbres, ces précurseurs de l’Apocalypse dont Jean-Paul Pollet s’est fait le héraut dans une magistrale anthologie1, écrivains qui trouvèrent leur inspiration dans la matière putrescible d’un gigantesque empire en décomposition. À la veille de cette énorme soûlerie de larmes et de sang que représente la Première Guerre mondiale, des auteurs comme Francis Marion Crawford2 et Paul Leppin3, en passant par Kafka vont exploiter les étranges semailles de mort qui germent dans cette ville de Prague gangrenée par le surnaturel. C’est au cœur de l’empire austro-hongrois en proie à toutes les dissolutions et rongé par les nationalismes que Gustav Meyrink va bâtir une œuvre allégorique et sinueuse dont L’Ange à la fenêtre d’Occident est sans doute l’ultime fleuron noir.

Le roman paraît en 1927 alors qu’il ne reste à l’auteur que cinq ans à vivre et anticipe de manière troublante le sacre démoniaque de l’Allemagne nazie. On ne peut qu’admirer la beauté d’une langue orfévrée, ramagée par les ténèbres ésotériques et les rougeurs de l’érotisme, rehaussée par une traduction originale. Dans ces pages imprégnées de venin, nacrées par la mort et la folie, se distille un parfum de laudanum qui nous maintient dans un état cataleptique. Catalepsie... car c’est de cet engourdissement morbide, entre le sommeil et la veille - El sueno de la razan produce mostros... - que surgissent les noires chimères du néant. C’est ce moment maléfique entre tous où le héros sidéré sent ses forces vitales lui échapper, à l’instant de rompre le sceau fatal - l’avertissement en est donné au lecteur comme au narrateur : lis ou ne lis pas ! Brûle ou préserve ! - qui scelle le manuscrit de John Dee. Parchemin qui va jouer le rôle de révélateur, faisant apparaître le passé sur la plaque photographique du Temps, entremêlant les XXe et XVIe siècles, ressuscitant les belles mortes de jadis au miroir du passé.

Le journal de John Dee nous fait pénétrer dans un XVIe siècle pervers, violent et désordonné, une Angleterre corrompue par les exhalaisons empoisonnées de vieux cultes païens et sanglants, ravagée par les luttes surnaturelles entre les puissances célestes et infernales. On y croise l’alchimiste John Dee épris de la reine Elisabeth, l’immortelle souveraine qui possède la beauté répulsive du Baphomet, la douce Jane et l’inquiétant Bartlett Green, dévoué à Isaïs, la sombre tisserande dont les mille doigts ourdissent la chaîne des destins, Isaïs et ses nombreuses incarnations : Lady Sissy, la princesse Assia Chotokalungine. C’est donc à travers cette suspension du temps que le mystère s’installe dans la place, et fait s’affronter entre les personnages et leurs doubles oniriques le règne ténébreux de la matière et la lumière mystique de la pierre philosophale. Car pour atteindre le vert Groenland des amours immortelles, il faut passer par la souffrance de la matière qui permet de distiller l’élixir de la vie éternelle.

Roman nué de soufre, embaumant les alcaloïdes et la névrose, L’Ange à la fenêtre d’Occident est une quête initiatique à travers les sentiers tortueux du temps et les incendies de la chair. L’écriture, somptueusement charnelle, agit comme un poison, une sève ardente et irradie les sombres ravissements du désir, les maléfices du Hradschin et de la Moldau, les ruines d’Elsbethstein capuchonnées de grandes flammes noires, et Prague resplendit comme un grand catafalque...

NOTES
1 - La Fiancée du diable, Nouvelles fantastiques allemandes de 1900, textes réunis et présentés par Jean-Paul Pollet, Paris, Albin Michel coll. "Les Grandes traductions", 1994, 307 p.
2 -
Francis Marion Crawford : La Sorcière de Prague, 1891 ; réédition : Paris, Néo, Plus, 1987 
3 -
Paul Leppin : Marche dans les ténèbres, 1914 ; réédition : Paris, Phébus coll. "D’Aujourd’hui étranger", 2001, 153 p.



Il y a 4557 signes dans cet article.
Delphine Durand, le 7 janvier 2006 - article2166.html
Gustav Meyrink, L’Ange à la fenêtre d’Occident (traduit de l’allemand et présenté par Jean-Jacques Pollet), Flammarion coll. "GF", octobre 2005, 491 p. - 12,80 €.
©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction.

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)


afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article
générer une version PDF de cet article Version PDF



57e Festival des jeux du théâtre de Sarlat
Rencontre à la librairie Ombres Blanches
Programme avril/mai des rencontres au Centre culturel irlandais
 
http://www.lelitteraire.com
COUPS DE CŒUR
Les articles les plus consultés
 Recherchehttp://www.lelitteraire.com
ARCHIVES

Romans | Nouvelles | On en parle | Pôle noir | SF | Essais/documents | Inclassables | Poésie | Poches |
On aime ! | On jette ! | DVD | Théâtre | Les érotiques | Événements | Entretiens | Dossiers | BD |
Jeunesse | Manga | Beaux livres | Arts croisés | Le littéraire TV |

Copyright © 2004-2007 lelitteraire.com - Tous droits réservés - Site optimisé 1024x768 - IE 5x et +

Rédaction
Contacts
Mentions Légales