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Romans
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À l’âge de 5 ans, je vis mon environnement changer brutalement.
C’est Thomas qui nous parle. Thomas, fils de cheminot, qui s’installe avec sa famille dans la Cité des Fleurs, un immeuble perdu au milieu des rails d’une gare de triage. Mais c’est aussi notre propre enfance qui nous revient en mémoire, cette période charnière de l’existence où le petit d’homme se met en quête de son identité, où sans plans ni clefs il se fabrique, étape par étape, joies après chagrins. Dans la première partie de son ouvrage, le ton donné par Denis Lachaud pour installer ses personnages sonne juste. Et quand on sait combien il est difficile de faire revivre ce temps de l’enfance pour l’homme que l’écrivain est devenu, combien il est délicat de remettre en cause un passé en évitant le jugement du présent, on apprécie encore plus cette écriture volontairement naïve, ces accents médusés, ces petites anecdotes si touchantes :
L’impasse longeant notre immeuble représentait un paradis pour les enfants comme moi qui aimaient s’imaginer en plein Tour de France, héros d’une échappée, je sentais le peloton à mes trousses, mais je parvenais à contenir l’inéluctable retour de la meute au prix d’efforts surhumains et en me jettant littéralement sur une ligne d’arrivée que j’imaginais tracée entre le noisetier et le plot rouge destiné au pompiers.

Les enfants comme lui ? Mais qui sont-ils ? Car Thomas jure un peu parmi les autres élèves de sa classe si sûrs d’eux, si confiants en la vie et ostracisant facilement ceux qui ne leur ressemblent pas. Cette différence, c’est par les mots des autres que Thomas va brutalement la ressentir : il préfère les poupées au football, s’inventer un monde imaginaire, s’accrocher rêveur à la grille de l’école plutôt que de jouer avec ses compagnons de classe. C’est suffisant pour s’entendre traiter de tapette, de tapiole, fiotte ou cul de poule.
Le mot dans leur bouche me poignardait toujours ...J’avais honte de provoquer une telle animosité, quelle qu’en soit la raison. J’avais commis une erreur à un certain moment, j’en étais persuadé. Pourtant j’avais beau chercher dans ma mémoire l’occasion qui avait pu me mettre en porte-à-faux avec les garçons de la Cité des Fleurs, je ne voyais pas. Encore moins avais-je le pouvoir de remonter le temps pour corriger cette erreur. Il fallait éviter le plus possible de provoquer leur hargne car chaque nouvelle agression verbale effaçait un peu plus les contours encore mal dessinés de ma personne.

Cette animosité qu’il ne comprend pas va entraîner chez cet enfant fragile une puissante remise en question. Il va échafauder des stratégies pour vider ce mot "tapette" de sa charge émotionnelle, chercher dans la compagnie de Véronique sa seule amie, la force de lutter contre le pouvoir des mots. Jusqu’à cette matinée en classe de neige où sa vie va basculer. Jusqu’à cet événement majeur qui conduira à cette métamorphose effrayante et passionnante.
Le vrai est au coffre. C’est le moment pour le lecteur de s’armer de courage et de forcer les murailles de la certitude, de jouer le jeu du vrai et du faux, de prendre le risque aussi d’être remué dans son conformisme et ses certitudes les plus intimes, d’amorcer l’autocritique. Ne sommes-nous pas tous un peu pharisiens, convaincu de connaître le vrai et le juste ? À l’instar de ces enfants qui le tourmentaient et qui sont maintenant des adultes :
Tout leur est dû, ils se trouvent importants, drôles, spirituels, ils pensent que tout le monde rit de leurs blagues, ils pensent que même les tapettes rient de leurs blagues homophobes et les femmes de leurs blagues sexistes.
On referme l’ouvrage avec une vision du monde différente, plus élargie, comme si, après avoir sauté du rebord d’une piscine et plongé aux tréfonds, on remontait à la surface en découvrant, pas si étonné que ça en fait, l’horizon étal d’une mer lumineuse.



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Cédric Béal, le 8 janvier 2006 - article2163.html
Denis Lachaud, Le vrai est au coffre, Actes Sud, août 2005, 156 p. - 17,50 €.
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