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Barbey d’Aurevilly ou la clinique de l’amour
  
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Les outrances du non-style, les afflux du n’importe-quoi qui hélas aujourd’hui tendent à noyer les Lettres de leur inanité invasive ont de quoi détourner des livres les meilleures volontés. À moins de se tourner vers d’autres temps - ou d’avoir le courage de fouiller sous la boue inepte pour en tirer les purs bijoux qu’elle recouvre et dissimule trop bien aux regards peu curieux.
Delphine Durand est une adepte - et des plus ferventes - des deux options ; son attrait pour la fin du XIXe siècle ne la prévient nullement contre les talents actuels. Se définissant elle-même comme
 l’enfant lassée de la fin du XXe siècle, elle est historienne de l’art et asphyxiée de littérature. Ayant une prédilection pour les artistes qui jettent de formidables clartés sur les ténèbres de l’humanité, elle prétend seulement, loin des pharisaïques pontifes de la critique, célébrer en quelques pages éphémères les abîmes de la création.
Pourvue de telles affinités littéraires et esthétiques, comment aurait-elle pu écrire autrement qu’avec ce style inconnu jusqu’alors dans nos pages - un peu luxueux, aux brillances sombres, où les phrases diaphanes et longues, brodées de préciosités lexicales et syntaxiques, se déploient telles des écharpes de brume - qui peut-être se goûte plus encore que les propos qu’il habille ?
La rédaction

Barbey d’Aurevilly ou la clinique de l’amour

L’œuvre de Barbey d’Aurevilly est consacrée à Notre-Dame des luxures et des crimes, ce nocher des Enfers conduit ses noires brebis et ses licornes souillées aux fêtes sanglantes de l’Esprit Immonde et le Diable s’incarne dans leurs chairs incarnadines. Plus que tout autre, il a décrit la mécanique corporelle régissant les mouvements des corps terrestres de ses trop "célestes" héroïnes, sa langue immuablement belle se penche sur le jeu des organes, draine les collections purulentes du vice, les ferments et les moisissures des passions, les menstrues du péché, les saturnales maladives dévastant les corps de ses créatures, belles et sinistres comme une morgue de Province. Ces viles et criminelles enfants ont des coeurs de serpents battant sous la guimpe, de fauves pelages de fausses dévotes, des yeux de marécages, de cimetières flamboyants comme le feu des supplices, leurs ventres glacés sont des coffres de métal à serrures "inviolables", elles ont l’air languissant et irrésistible des vierges violées enclines au pardon. Malgré le fer homicide du corset, les fers de la religion, et le pesant harnachement de la Vertu, les furoncles du désir font éclater les gaines et les fourreaux, une fricassée de bubons gîte sous les cuirasses des robes et les baisers ont un goût de pourri...

Qu’elles sont nobles et sublimes ces femmes étranges, véhémentes et froides comme des oraisons funèbres, ces poupées mortes aux langues fardées de venin, mauvais anges diaphanes, bleus, boiteux, effroyables et cornus sous leurs coiffes pieuses de filles ou de veuves, assises à la dextre de Dieu mais nues et parées pour le Sabbat !
Que dire de ces vierges - Herminie de Stasseville1, Lasthénie de Ferjol2 - apportant un cadavre d’enfant dans leur corbeille de mariage ? Mais ce sont les mères qui méritent la corde ! Que dire des jeunes filles - Léa3, Hermangarde4, Calixte5 - ces êtres fins et élancés, dépeints dans les postures les plus humiliantes, sous le couteau de boucherie de l’adultère, la guillotine du martyre et du viol ? Le martyre : voilà l’offrande des pucelles catholiques à un clergé dépravé, le Paradis est fait de larmes et de sang pour ces saintes qui ont la beauté sévère des cyprès et la tunique de mort et d’apparat des princesses féodales atteintes de cette inguérissable névrose, cette fermentation du sang qui trouble et décompose la chair virginale. Car les innocentes et les catins sont taillées dans le même bois d’Amarante, l’aiguillon venimeux du Péché perce les globules rouges des beautés anémiques et l’Infanticide s’épanouit sur fleurs roses et blanches de la jeunesse et de la modestie.

C’est bien de maladie qu’il s’agit, et le critique Lepelletier aurait pu adresser à Barbey d’Aurevilly son fameux "Vous ne relevez pas de la critique mais de la clinique !". Dans ces atmosphères subtiles et pénétrées de corruption, les passions les plus monstrueuses, les plus extraordinaires, les plus inattendues, les plus criminelles se développent comme des germes, les lieux sont confinés, étouffants, suffocants6, englués dans un étrange sommeil. Nous évoluons dans un dortoir de morts-vivants, une communauté de douairières momifiées où les survivants mâles sont des eunuques évadés de l’enfer, où les couventines dissimulent sous leurs jupes nuageuses, un nouveau-né à demi pourri. Le paysage romanesque s’imbibe de sang comme la chair almandine des vierges ; les sortilèges de la mort se libèrent au paroxysme de la maladie dans un corps - le corps du délit - faisandé, maladif, pourrissant : Quant à des passions violentes, jamais les amis de Dorsay ne s’aperçurent qu’il en entrât le moindre germe dans son organisation7.
La passion est chose physique, corporelle, une substance presque tangible, un germe susceptible de toutes sortes de maux, un amoncellement de déchets, de scories, de résidus, une lutte biologique quasi Darwinienne entre la raison et l’instinct, un mal aux manifestations presque bactériologiques qui se niche dans l’humus fertile des pulsions. Si certaines maladies ont une origine morale, ces germes nocifs, ces fermentations malignes naissent d’une Transgression, d’un sacrilège et sont l’œuvre d’un Dieu Vengeur : mais ils ont blasphémé le dieu du ciel pour leurs douleurs et pour leurs ulcères et ils ne se sont pas repentis de leurs Œuvres (Révélation, 16 : 10), un exorcisme serait plus utile qu’un glossaire de médecine pour comprendre ces lésions organiques, ces humeurs invisibles, ces brûlures cutanées. Nous nous trouvons à l’extrême frontière des passions violentes, farouches, hasardeuses, des lésions fabuleuses, des désirs les plus ardents, des blessures souillées, des plaies infectées, des gangrènes morales.



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Delphine Durand, le 1er janvier 2006 - article2154.html
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