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Mademoiselle d’Albrecht vient de perdre sa mère. Elle aura à peine eu le temps de la connaître. Elle a un frère aîné. Son père l’évite. Il tâche de ne jamais croiser son chemin. En cachette il lui offre des présents. Il l’admire. Il lui trouve trop de ressemblance avec la défunte adorée. Mademoiselle d’Albrecht a des lettres. À 15 ans elle a pour précepteur Monsieur de Ràmon. Elle devient rêveuse. Perd un peu de sa rigueur. Lui, se braque. Se ferme. Mais ne peut tout à fait se défendre d’être lui aussi en amour.
Comme chacun sait, l’amour n’est jamais simple, il ne peut se contenter de mettre sur un même chemin deux êtres épris qui sauront profiter simplement de leur attrait réciproque, et ses histoires finissent mal en général. Voilà à quoi tient le premier roman de Laurence Plazenet : un schéma rebattu, assis de surcroît sur une situation oedipienne maintes fois soulignée dont sauront se repaître les psy à la petite semaine. Sur l’air du tendron amoureux d’un homme dans la force de l’âge - ô la belle figure paternelle ! - moult chansons ont déjà été écrites et ce n’est pas celle-ci qui viendra enrichir le répertoire d’une note inédite...

Pourtant les louanges à ce livre adressées sont nombreuses ; certains critiques ont été jusqu’à qualifier le style d’étincelant, d’éblouissant. Il faut alors admettre qu’ils auront été éblouis à bien peu de frais... car en termes de style, l’écriture de Laurence Plazenet ressemble aux modestes lignes qui ouvrent cette chronique : une succession de phrases réduites à leur structure la plus rudimentaire, sujet-verbe, ou sujet-verbe-complément. À une différence près toutefois - et elle est de taille : l’auteur a pris soin de rehausser cette morne plaine stylistique de quelques phrases complexes, alignant les subordonnées, avec ce qu’il faut de "qui", "que", "quoique"... pour faire achopper la lecture et rompre le rythme. Et, cerise sur le gâteau, ces subordonnées sont assaisonnées d’imparfaits du subjonctif !
Il fallait que beaucoup d’obscurité les entourât pour qu’ils craignissent moins de laisser voir leurs ombres.
Gageons que ce sont ces formes, dont on n’use plus guère aujourd’hui - elles en sont devenues exotiques et suffisent à en imposer, sans doute grâce au majestueux accent circonflexe de la troisième personne - qui auront "ébloui" les critiques...

L’écriture segmentée, donc, a des brièvetés qui tournent à l’ânonnement :
Il demeura chez elle. Ils étudièrent. Ils se rejoignirent. Ils échangèrent leurs vues. Ils se relurent. Leurs mains se touchaient librement.
Comme pour renforcer encore cet aspect segmenté, la structure interne du récit est à l’image des enchaînements phrastiques : le texte est scindé en quatre chapitres, chacun constitué d’une suite de séquences numérotées, dont certaines comptent une phrase unique n’excédant pas cinq ou six mots tandis que d’autres se développeront sur deux ou trois pages. L’abrasion extrême de l’écriture, brisée en des endroits stratégiques par les rehauts susmentionnés, peut en effet passer pour de la brillance stylistique. Mais elle causera bien de l’ennui à nombre de lecteurs.

En ce qui regarde les protagonistes, c’est à peine si l’on peut parler de "personnages" : ils se situent au-delà encore de l’abstraction que constitue déjà la figure romanesque tant l’écriture de Laurence Plazenet les désincarne, les prive de toute substance. Si le style direct permet, d’ordinaire, aux personnages de prendre corps par la chair de leur parole et de se détacher, dans toute leur corporéité, des passages narratifs, il n’est, ici, que simple apparence typographique - alinéa, retrait à gauche, incursion d’un "je" (à propos de ce dernier, d’ailleurs, notons qu’il se passe fort bien de cette convention en maints endroits, histoire de simuler le monologue intérieur) : ni le rythme ni la couleur des phrases ne changent, et leur tonalité pas davantage.

On a déjà vu combien le fond du récit sentait le cliché mais le lieu commun se retrouve aussi dans de petits recoins, où l’on dénichera par exemple une formule comme celle-ci : Il était l’air qu’elle respirait, la bague à son doigt. A-t-on lu phrase plus éculée pour dire la force du lien qui attache un amant à sa bien-aimée ? Il y a, tout de même, dans ce texte, une subtilité dont on saura gré à l’auteur : elle a insufflé à sa narration quelque chose du Grand Siècle sans qu’aucune date soit mentionnée, sans qu’aucun événement ou personnage historique soit clairement cité, sans même avoir repris à son compte les particularismes du langage précieux. Le Siècle des Lumières se respire, là, sans que l’on sache d’où exactement provient l’effluve.

Ce "roman" semble n’être, in fine, qu’un exercice de style que l’on se plaira, selon ses inclinations, à trouver brillantissime ou exaspérant et vain. Sauf à apprécier, en littérature, le dénuement ascétique de certaine esthétique japonisante, on éprouvera à la lecture de ce texte un ennui aussi profond qu’à contempler, dans le silence total, une sphère de marbre dont la blancheur n’aurait d’égale en perfection que la rotondité, et dont la surface lisse exprimerait l’absolu du verbe "polir".
Rien n’achoppe, rien ne dépasse - l’âme du lecteur glisse là sans que rien la retienne.



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Rrose Selamoor, le 19 décembre 2005 - article2134.html
Laurence Plazenet, L’Amour seul, Albin Michel, février 2005, 216 p. - 15,00 €.
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