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Chapeau bas
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Pour qui a eu le plaisir et l’honneur de découvrir les aventures de John Rebus dans le désordre des traductions françaises depuis quatre ans, cet opus est un vrai régal. Voire l’un des meilleurs de la série. Pour cette raison que le postulat du romancier écossais, écrire les hauts et les bas d’un enquêteur tenace mais meurtri par les aléas de la vie au fur et à mesure qu’il viellit, se trouve corroboré, comme de juste, par les années (éditoriales) qui viennent de s’écouler depuis la naissance de papier de Rebus. Qui a vieilli en même temps que son lecteur donc.

En toute logique, le constat qui s’impose est ainsi inéluctable : assez porté sur l’alcool à ses débuts, le policier est devenu franchement alcolo ; un peu à la masse côté relations sentimentales, le voici dorénavant carrément à la masse dans ce domaine. Largué le John Rebus. Et l’image du vieux raffiot souffreteux dont on largue les amarres pour qu’il aille se perdre en mer lui colle à merveille à la peau. Lire une des enquêtes de Rankin, c’est toujours de ce point de vue prendre part à un sabordage annoncé. Ajoutez à ce cocktail corrosif l’ambiance fumeuse des pubs d’Edimbourg entre chien et loup et le crachin écossais qui vous laisse transi jusqu’aux os, et vous obtenez la recette d’un des meilleurs best seller du moment.
En quelques années Rankin a en effet réussi à imposer en Europe son antihéros désabusé, rongé par le vague à l’âme devant les atrocités du monde moderne, les doutes quant à son métier et les difficultés récurrentes de sa vie familiale. Si les références littéraires ne sont plus mises sur le devant de la scène ici, remplacées qu’elles sont par de constants renvois à la musique (jazz-rock), le flic bourru accro à la clope affronte de nouveau son couple de prédilection : le bien et le mal, pour un énième round sans réel arbitre.

Cette fois-ci, c’est la pédophilie (un ancien pédophile est placé par les services sociaux dans un logement situé en face d’un jardin d’enfants !) qui sert de fil directeur aux errances de Rebus, tentant de résoudre en même temps la fugue d’un ado, fils d’anciens amis de lycée devenus prolétaires, et de comprendre, entre deux maximes latines, le suicide d’un de ses collègues de travail tandis qu’il est harcelé, y compris dans sa vie privée, par un serial killer tout juste débarqué des États-Unis.
Plusieurs pistes donc qui se mêlent et s’emmêlent, et finissent, au point cardinal du manque d’amour, par converger grâce à la maestria d’un auteur qui apparaît incontestablement dans La Mort dans l’âme (Grand Prix de Littérature Policière - Étranger) au sommet de son art. Les éditions du Masque ne s’y sont pas trompées d’ailleurs, qui ont décroché les droits des futures traductions au détriment des éditions du Rocher.

Il faut dire que lorsque Rebus, flic presque malgré lui hanté par les fantômes de ses camarades disparus, se penche sur son passé pour revisiter mine de rien les moments de crise de l’enfance et de l’adolescence lourds de déterminisme social et de poids destinal, nul n’est épargné. La psychologie des uns et des autres, le milieu social de chaque protagoniste et les parcours en dents de scie, la vie douillette des fils de bourgeois dépravés, le suicide de son collègue Jim Margolies, tout cela concourt à un portrait des plus sombres - mais des plus réalistes - de la société libérale. Le mal de vivre de l’inspecteur prend alors, face à cette vie à peine romanesque, tout son sens. De la confusion entre légalité et légitimité qui en résulte, le flic solitaire, Sisyphe made in Scotland, tente vaille que vaille d’endiguer les malheurs vomis par le monde comme par suite d’une éternelle gueule de bois. 
À chaque jour suffit sa peine... et son whisky.



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Frédéric Grolleau, le 19 décembre 2005 - article2133.html

Ian Rankin, La Mort dans l’âme (traduit de l’anglais par Edith Ochs), Gallimard coll. "Folio policier" (n°392), 2005, 607 p. - 6,80 €.

Première édition : Le Rocher, 2004, 480 p. - 21,50 €.

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