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Poches
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Dora Maar - née Henriette Théodora Markovitch : une authentique artiste, d’abord photographe puis peintre, dont on connaît moins les œuvres que le statut de maîtresse de Picasso ou d’égérie des Surréalistes. Paradoxe de cette femme au nom conique, fermé d’abord sur le o circulaire - métaphore de l’objectif photographique par l’entremise duquel elle gagna ses galons d’artiste ? - puis s’agrandissant sur le a, le phonème le plus ouvert de notre langue, qui se prononce grand comme un horizon sans fin : le nom qu’elle s’est choisi parle d’ouverture et d’espace - ceux que déploie forcément toute pratique artistique - mais la voilà qui passera les dernières années de sa vie en recluse dans son appartement / tour d’ivoire d’où cesseront, en même temps, le regard des autres de se porter sur elle et le sien de se porter sur le monde...

Paradoxe encore que cette femme connue, célébrée en son temps par moult artistes et dont il est quasi impossible, aujourd’hui, d’apprendre quoi que ce soit de certain et d’avéré - sa biographe, Alicia Dujovne Ortiz, liée à elle par une ville, Buenos Aires, où Dora passa son enfance, n’a cessé de se heurter aux silences, aux dérobades, aux refus des témoins qu’elle a contactés au cours de ses investigations. Fragilité des informations, contradictions des témoignages... L’auteur semble s’aventurer constamment en terrain mouvant. Mais on lui reconnaîtra cette honnêteté de n’avoir pas comblé ces vides à coups de conjectures et d’hypothèses plus ou moins fumeuses dont sont souvent friands les romanciers endossant l’habit du biographe. Non : l’auteur contourne le manque d’information en tâchant de circonscrire la personnalité de Dora à travers ceux qui l’ont côtoyée - Georges Bataille, Picasso bien sûr et ses femmes, André Breton, Jacques Lacan, Paul Éluard... et c’est ainsi toute une époque, toute une communauté artistique et intellectuelle qui prend vie sous la plume d’Alicia Dujovne Ortiz. Jouant tout au long de son livre sur cette double direction du regard qui orienta la vie de Dora Maar - femme regardée puis figée en tableaux ou photographies et femme regardant pour à son tour photographier et peindre - la biographe traque avec la même minutie le caractère, les émotions et l’état d’esprit de l’artiste à travers ses œuvres, décrites avec force détails et soumises toujours à une analyse critique et interprétative poussée. Autre point de vue porté sur ce ballet des regards, cette fois distancié et investigateur...

La biographie d’Alicia Dujovne Ortiz reprend, à sa manière, le procédé du collage : s’y juxtaposent, en une suite cohérente et parfaitement agencée, des tranches de vie narrées sur le mode romanesque, des mises en parallèles de différentes sources d’informations soulignées de commentaires analytiques pareils à ceux d’un historien, des citations directes de témoignages oraux ou écrits, des extraits de divers documents... le tout étant adroitement lié par le récit de l’avancée difficultueuse de ses investigations, ponctuées de rencontres et de conversations téléphoniques dont elle rapporte de larges morceaux. On notera la grande habileté de l’auteur, qui parvient à la fois à soutenir certains passages avec le souffle qu’exigerait un roman et à adopter le ton assez distancié qui serait celui d’un scientifique rendant compte d’une expérience ou d’un objet d’étude.
Objet, oui... Peut-être est-ce là la clef de ce livre : l’auteur aura à son tour considéré comme un objet de scrutation une femme qui de son vivant fut scrutée - épiée d’abord puis peinte et photographiée - au moins autant qu’elle-même regarda le monde. Alicia Dijovne Ortiz pouvait alors difficilement adopter un autre axe que celui de l’œil et du regard pour organiser son texte qui est tout entier structuré, du sous-titre à l’intitulé des chapitres en passant par le cœur même du propos, par la vue et ce qui se joue de lumière et d’éclat dans un coup d’œil et la direction, ou l’angle, de celui-ci. Par comparaisons, images ou métaphores interposées, les points marquants de la vie, de la psyché de Dora sont, osons le terme, oculo-centrés - ainsi, l’évolution de sa relation avec Picasso est-elle révélée à travers les changements d’aspect que le peintre fait subir aux yeux dans les portraits d’elle qu’il peint - La Dora aux yeux chauves n’est plus désirée.

On pourra ne pas trop apprécier la complaisance avec laquelle la biographe s’étend sur les relations amoureuses de l’artiste - de larges passages évoquant sa liaison avec Picasso ressemblent parfois à ces cancans sans intérêt qui font la seule matière des magazines "people" - ou le ton à l’ironie peu justifiée dont elle use ici et là qui donne à ses propos une arrière-nuance de papotages de commère (disant ainsi de Marie-Thérèse Walter qu’elle est une petite grosse athlétique (...) pas très futée). Mais il faut ici se demander dans quelle mesure la traduction n’apporte pas au texte des teintes dont l’original était dépourvu.

Reste un grief majuscule à adresser à ce livre : l’absence totale d’illustrations... Hormis celui reproduit en couverture, pas un seul portrait de Dora Maar, pas une seule de ses œuvres, photographique ou picturale - un comble ! Peut-être cette absence est-elle imputable à quelque épineux problème de droits de reproduction ? Il eût alors été bon de le signaler ! Rien n’est dit de ce désert iconographique, comme s’il allait de soi et devenait métaphore des mystères qui entourent l’existence de l’artiste et des refus auxquels s’est heurtée la biographe. Mais s’il s’agit d’un choix délibéré de l’auteur, histoire de donner plus de corps encore à cette impossibilité de saisir une Dora qui ne fût pas simplement image, reconstruction par le biais du regard d’autrui, on se permettra de le trouver contestable : quelles qu’aient été les aspirations au secret de l’artiste ou l’ombre dans laquelle on aura voulu l’ensevelir après sa mort, il n’en existe pas moins une série d’œuvres - comment, alors, prétendre évoquer sa vie sans permettre au lecteur de voir, justement, ce que son œil a perçu du monde ?
Certes, Alicia Dijovne Ortiz se montre extrêmement précise et minutieuse dans ses descriptions de tableaux ou de photographies mais jamais des mots ne pourront tenir lieu d’image visuelle...
Quoi qu’il en soit, cette biographie demeure passionnante à lire et l’un de ses plus grands charmes étant de restituer l’atmosphère artistico-intellectuelle si particulière qui régnait en France entre les deux guerres mondiales. 



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Isabelle Roche, le 13 décembre 2005 - article2124.html

Alicia Dujovne Ortiz, Dora Maar - Prisonnière du regard (traduit de l’espagnol - , Argentine - par Alex et Nelly Lhermillier), Livre de Poche, octobre 2005, 414 p. - 7,50 €.

Première publication : Grasset, 2003, 360 p. - 21,50 €.

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