Ulysse dans les Carpates
Bucarest est une ville magique, fantôme de ses histoires, funambule de ses dérives. Une ville majesté qui hante le sommeil du narrateur, un certain Mircea, qui nous entraîne dans le fleuve de ses soupirs. Est-ce à dire, alors, que nous lisons un roman autobiographique ? Il est certainement bien plus que cela tant l’hyperréalisme saigne les images que le rêve amadoue dans un dernier élan de compassion... Foisonnant et irréel, le signe narratif flambe sur toutes les pages comme une irrésistible déclaration d’amour impossible à formuler. Cãrtãrescu aime sa ville comme un amant passionné. Il l’aborde de toutes les manières possibles en suivant le fil rouge de sa généalogie pour mieux briser la logique de suite qui ne finirait que dans l’envoi. Mais notre romancier est aussi poète, et c’est bien un pied-de-nez qu’il fait aux censeurs en martelant ainsi un style unique pour provoquer l’extase du lecteur. Une narration en perspectives fuyantes, tantôt observée avec la précision d’un microscope, ou dans le grand angle d’un objectif fish eye que les photographes connaissent bien pour leur offrir la possibilité d’une perception la plus large possible. Grand plongeon dans l’imaginaire normatif d’une saga familiale qui transperce les siècles comme le tison d’un tortionnaire sur la peau diaphane d’une fée...
C’est maintenant, dans le désert atomique de ferrailles tordues, que s’érige l’immeuble de la rue Uranus où habite Mircea - et où, sur sa table, s’élève tel un autre immeuble, une pile de feuilles noircies au stylo-bille - qui dévoilera sa gloire et sa turpitude. Car Cãrtãrescu filtre sa vie. Il nous la fait partager, genèse d’un roman en devenir. Accouchement dans la douleur d’une œuvre monumentale. Vie qu’il brûle par les deux bouts. Qu’il avale, qu’il boit, qu’il voit, qu’il hume, qu’il mord, qu’il hait, qu’il possède. Ver à quatre compartiments symétriques, il la mue en impulsions codifiées et la transmet plus haut, par les voies hiérarchiques : sa tête et son torse rendent des comptes à ce paradis artificiel et se colorent comme du papier de tournesol trempé dans la béatitude. Il pense, il respire et envoie son sang gazeux dans ses artères pour que son triangle de bonheur, cette pyramide de son humanité, son chœur d’anges, puisse chanter sur le vaste tapis de nerfs et de muscles du diaphragme. Il est heureux, parfois, il le pense et sent son cœur battre à plein régime. Il serait alors un vaisseau spatial avançant dans un jet d’air et de sang qui propulserait son pilote cérébral parmi les étoiles.
Il n’est pas seulement un ange, il est bien évidemment un démon affreux et grotesque qui reste à l’affût comme une tarentule velue sous le diaphragme. Mais voilà, la méduse céleste n’est pas que cerveau et n’est pas que pensée, elle est aussi sexe et amour en même temps : non par la fusion des principes et des chairs, mais en raison de leur identité essentielle, car à l’extrême, dans les extrêmes des celliers de bruine, l’hyper-cerveau, qui est l’espace, n’est que l’hyper-sexe, qui est le temps.
Cãrtãrescu est un architecte qui bâtit des mondes fabuleux cerclés du fil d’or de la réalité. Il posera ses fondations à la fin du XIXe siècle quand Badislav, son grand-père, traversera le Danube pour venir s’installer dans ce petit royaume féodal. C’est en capitaine des pompiers qu’il assistera à la libération de la Roumanie, drapé dans son uniforme et plus enclin à satisfaire les appétits de la gent féminine qu’à honorer ses créanciers. S’abat alors sur le pays le fléau de la modernité qui rime plus avec vacarme qu’avec liberté et bonheur. Les immeubles pousseront comme mauvaise herbe sans se soucier des notions premières de l’urbanisme qui végètent encore dans les esprits. Le style Bauhaus glacera la cité et l’industrie s’emparera du pouvoir. Seul le centre-ville brillera d’un claquant modernisme alors que les banlieues auront toujours leurs maisons en torchis et leurs chemins en terre battue.
La Seconde Guerre mondiale aura tôt fait d’achever le malade sous un tapis de bombes. Dans ce feu venu du ciel naissent deux jumeaux, Victor et Mircea, comme pour conspuer l’anarchie régnante et faire un sort à la destinée qui s’acharne sur cette partie du monde. Staline imposera l’ordre social et brisera l’âme des Roumains dans un des plus célèbres cris silencieux que tout un peuple aura poussé sur la rambarde du temps sans que jamais personne n’y prête attention...
Car l’histoire n’est pas la seule responsable des erreurs commises mais bien certains hommes qui se sont perdus dans les discours pompeux et les prophéties scabreuses. Pour résister, tenter de survivre, le cocon familial sera le mur qui protégera les enfants. Mircea toujours plus amoureux de sa mère comme le miroir de la sévérité de son père et des difficultés du quotidien. Peu à peu la propagande gangrène la cellule, et la famille implose comme un ballon de baudruche chauffé par le soleil. Feu encore, feu toujours, des passions interdites aux dogmes communistes érigés en vérités absolues. Pas de place pour le rêve dans cette cité interdite mais des effluves de contestation qui iront crescendo jusqu’à la révolution...
Physicien des esprits, Cãrtãrescu joue avec les lois quantiques pour décaler encore plus ses récits et plonger le lecteur dans l’onirique cartésien, dans le réel superflu qui verra les asymétries du corps humain comparées aux insectes comme si les univers étaient interchangeables, et l’homme la marionnette de ses émotions.
Sorcier aussi Cãrtãrescu, dans ce style libéré de toutes les entraves cliniques et des artifices contemporains, il nous assène la vérité de la vie en prouvant que la loi unique qui régit tous les univers n’est que l’amour, finalement. L’amour, cette dépendance inconsciente qui fait de nous des paroles éteintes tant que l’on n’a pas mis le pied dans la ronde infernale.
Si James Joyce avait été roumain il se serait appelé Mircea Cãrtãrescu.
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