Certains ouvrages ne payent pas de mine et c’est tout juste si on les remarque en passant devant. Ils sont perdus dans les rayonnages, sans rien qui les démarque du reste. Élégie à Michel-Ange est un livre à la couverture grise comme la pierre, aussi sobre que le gros rocher qui l’illustre, dont seuls les noms des auteurs et le titre veinent la matière. Pourtant, derrière une si austère façade se cache un récit magnifique, tissé de mots s’égrenant tout naturellement. L’auteur les aligne à la manière dont un poète cueillerait du bout des doigts les perles de rosée couvrant les pétales d’une rose trémière dans l’aube naissante. Sandrine Willems manie la langue avec une aisance rarement atteinte par nos auteurs contemporains, à la recherche de l’image juste, du raccourci plein de pudeur qui pourtant en révèle presque plus qu’il souhaite en cacher.
Ouvrir cet opus et découvrir les premières lignes revient à tomber dans un piège fait de douceur, de subtilité et d’enchantement. Tout est transcendé et on serait tenté de parler "d’expérience de lecture" plus que tout autre chose. On se laisse bercer lascivement par les anecdotes, les histoires à la fois graves et légères, les vers fébriles émaillant le récit. Ni texte historique, ni biographie, cette histoire est la romance de la vie d’un homme, tout simplement.
L’auteur n’hésite d’ailleurs pas, son héros s’appelle l’Ange. Et s’il peut aisément atteindre les nuées, il tombe aussi dans les enfers et les tourments les plus improbables. Mais jamais il ne sera vu négativement, pas de complaisance ici, seuls comptent ses interrogations, ses doutes et la création. L’inspiration vient mais sait se refuser, elle badine avec l’Ange. Et l’homme se désespère de prendre de l’âge, de perdre l’amour, de se savoir condamné à ne pas pouvoir sculpter tous ses désirs... Le lecteur ne saura refermer l’ouvrage qu’avec regret et alors que défilent les pages, il voudrait reculer toujours davantage ce moment où le mot "fin" viendra clore son escapade pudique dans la vie d’un autre. C’est alors avec le sourire qu’il découvrira dans les dernières pages la postface et les bibliographies des auteurs.
Si l’histoire est belle, son écrin ne l’est pas moins : maquette impeccable, respirations justes, coupures respectueuses et qualité de reproduction remarquable, l’éditeur propose encore une fois un travail d’orfèvre. Ainsi, Élégie à Michel-Ange est rehaussé par les illustrations intelligentes de Marie-Françoise Plissart. Ses clichés sont d’une rare beauté, rivalisant avec ceux des photographes les plus doués de notre époque. Son regard fait mouche à chaque fois, qu’il accompagne les mots ou les dépasse, qu’il offre une vue connue ou bien plus intime des marbres du sculpteur. Chaque statue révèle ses caractéristiques, sa force, sa personnalité, parfois sous des angles inattendus, osés ou tout simplement novateurs. On devine les moments de doute, les pas faits autour de ces corps glaciaux mais si pleins d’humanité, l’importance de la lumière, les sons renvoyés par les murs, la quête du moment juste. Mais aussi combien a été comprise cette réflexion de l’Ange sur le vide et non pas sur les masses, et le saisissement qui subsiste face à de telles oeuvres.
Les grands livres ont cela pour eux qu’ils semblent naturels : tout est facile, logique, et n’aurait pas pu être autrement. Leur agencement tombe sous le sens, la réunion de tel auteur avec tel illustrateur ne pouvait être plus juste et le travail qui en découle est d’une telle qualité, d’une telle harmonie que le mot "osmose" qualifie parfaitement leur collaboration. Le problème, maintenant, va être de retrouver quelque chose d’aussi bon à lire !
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