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SGDL
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Comme il y eut du monde, ce 1er décembre, à faire fi du froid pour se presser à l’hôtel de Massa ! La SGDL y remettait ses Prix d’Automne, et la soirée, animée par son Président, Alain Absire, sous la fine malice de son œil pétillant, se déroula dans une solennité bon enfant dont nombre d’auteurs primés voulurent encore accuser la jovialité.
Du beau monde, à vrai dire, des noms déjà grands furent cités à comparaître pour des faits d’écriture que le jury avait d’emblée sanctionnés d’amendes honorables pouvant aller jusqu’à plusieurs milliers d’euros.
Monde étrange : les prévenus remerciaient et l’assistance applaudissait les verdicts.

Prix de traduction Maurice Edgar Coindreau pour Antoine Cazé
Ce prix, qui fête ses 25 ans, a vocation à défendre les traducteurs, ces femmes et ces hommes qui travaillent dans l’ombre à dénicher les finesses qu’ils nous portent à la lumière.
Antoine Cazé, universitaire à Orléans, a travaillé sur l’œuvre d’Emily Dickinson et a récemment traduit de l’Américain Nicholson Baker Une boîte d’allumettes et La taille des pensées. Pas de poncifs US dans ces livres, pas de violence urbaine, pas de sexe, ni de grands espaces, mais un resserrement intimiste sur la réflexion ; celle d’un homme banal qui, à la faveur du feu de cheminée qu’il a manie d’allumer tous les matins, à quatre heures, se penche avec humour sur des faits de vie (Une boîte d’allumettes) ; celle, érudite d’un "livre drôle, réel et fabriqué", précise Alain Absire à propos de La Taille des pensées.
Antoine Cazé avait découvert Nicholson Baker dans La Mezzanine : un homme s’y penche sur les événements marquants de sa vie parmi lesquels il se rappelle une expérience très ancienne. Alors enfant, il se brossait la langue. Se "brosser la langue", c’est exactement ça, la traduction, reprend Antoine Cazé, qui parle de "fiction, friction, frisson", de la polygraphie de Nicholson Baker (éditions Christian Bourgois).

Vingt-quatre auteurs forment le jury des Prix d’Automne de la SGDL. Et c’est un grand absent qui ouvre le palmarès.

Grand Prix Poncetton décerné à Albert Cossery, pour l’ensemble de son œuvre
Né en 1913, Égyptien écrivant en français, le "dandy de Montparnasse" qui cultiva l’exil comme mode de vie (exilé linguistique, vivant toujours dans une chambre d’hôtel, écrivant sur une Égypte désirée/magnifiée par l’éloignement), a publié huit livres rassemblés dans les deux volumes de ses Œuvres complètes, parus récemment chez Joëlle Losfeld. Depuis Les hommes oubliés de Dieu jusqu’à Mendiants et orgueilleux, ce sont les pauvres et laissés-pour-compte à qui ses romans rendent dignité, dans un monde que l’auteur a toujours honni, dont il a rejeté inlassablement la logique délétère de l’argent, dénoncée dans sa vie même. Aujourd’hui Cossery est quasi aphone, et c’est Joëlle Losfeld qui s’exprime en son absence en le citant : "Les grands prophètes viennent de l’Orient".
Lire les articles consacrés au tome 1 et au tome 2

Grand Prix de Poésie Louis Montalte remis à Robert Sabatier
De Robert Sabatier, nous connaissons Les Allumettes suédoises ou Les Noisettes sauvages. Nous connaissons moins l’œuvre poétique dense dont il est l’artisan. Elle a été colligée sous le titre Œuvres poétiques complètes, ouvrage paru chez Albin Michel.
C’est sous le signe de la fidélité qu’Alain Absire parle de l’œuvre de Robert Sabatier : "Fidélité à l’enfance dans sa prose, fidélité au décasyllabe dans sa poésie".
L’auteur lève le poids de son grand âge et, goguenard, se demande s’il n’a pas déjà reçu le prix, quarante ans auparavant. "Ne parlez pas d’un poète au passé", dit-il. Il évoque Cossery, rencontré souvent au Flore. À propos de la motivation de l’écriture, il rappelle, à la question "Pourquoi écrivez-vous ?", le mot d’Eluard : "Parce que" - mais parle aussi de la musique, du sens et du son des mots, de l’instinct qui est son plus sûr allié dans cette écriture-là. Il remercie pour le rajeunissement implicite où le propulse la remise de ce prix, lui qui a plutôt l’habitude d’en décerner, et depuis longtemps.

Bourse Poncetton pour Poèmes à cordes de Jean-Pierre Vallotton (L’arbre à paroles)
Au front soucieux des nuits, Jean-Pierre Vallotton écrit en Suisse. Cet enfant de Genève est "poète pour notre âme, pour nos sens" dit Alain Absire. Son éditeur le définit comme "le taxidermiste des songes". Et l’auteur lui-même vient s’ouvrir à nous, trémolos de timidité dans la voix : il vit à Lausanne dont, ami des tropiques et des chauds espaces, il maudit le froid.

Bourse Thyde Monnier à Thomas B. Reverdy pour Le Ciel pour mémoire, publié au Seuil
Thomas, Hugo Marsan souhaite qu’il ne perde jamais foi en la littérature. Dans Le Ciel pour mémoire, des jeunes gens attendent Guillaume, le plus charismatique du groupe qu’ils forment. Se déploient alors des évocations d’un New York étrange, puis de Rome, dans de lentes phrases (Hugo Marsan insiste sur cette lenteur qui fait le plaisir gustatif de la lecture), riches et précises, où s’entremêlent des souvenirs de la campagne française. À la non-violence du thème répond, aux antipodes des trépidations d’une jeunesse avide, l’avancée lente "d’une écriture superbe et discrète". Ce livre "authentiquement jeune" est un "hymne pudique à l’amour non charnel".
L’auteur à petite barbiche impériale vient saluer et remercier.

Bourse Thyde Monnier à Laurence Plazenet pour L’amour seul, publié chez Albin Michel
Spécialiste de la littérature baroque, Laurence Plazenet a écrit l’histoire d’un amour entre un maître espagnol et son élève, une jeune fille pieuse et cultivée. La langue pudique du XVIIe siècle dont use l’auteur sert superbement ce roman de la séduction et de l’initiation amoureuse. La transposition de temps fait le charme de cet ouvrage que l’auteur, jeune femme vive et décidée, vient nous présenter comme fruit d’un travail presque clandestin, écrit en "sous-main", dans une bibliothèque, non loin de l’hôtel de Massa (peut-être ce travail plus officiel avait-il lien avec les Maximes de La Rochefoucauld, ou avec l’influence du roman grec dans l’Europe baroque).

Bourse Thyde Monnier à Stéphane Audeguy pour La Théorie des nuages, publié chez Gallimard
Ce prix conclut-il l’avalanche des saluts justifiés qui est tombée sur ce livre ? Rien n’est moins sûr, tant celui-ci a de mérites. Un grand couturier japonais, Akira Kumo, a la passion des nuages. Il collectionne tout ce qui y touche, et confie à une jeune bibliothécaire, Virginie Latour, le soin de ranger et référencer toutes les pièces qu’il détient sur le thème, puis de récupérer un ouvrage météorologique ancien dont la réputation scientifique s’avérera mal fondée, Le protocole Abercrombie. Peu à peu, le personnage falot de Virginie Latour prend ses couleurs. D’un humour délicat et sombre, le roman est mené intégralement au présent comme s’il s’agissait de rappeler dans un même temps (temps qui passe, mais aussi temps qu’il fait) tous les personnages, réels ou fictifs dont Richard Abercrombie est comme la forme divagante et poétique (or "Ne parlez pas d’un poète au passé"), et qui ont fait l’histoire de la météorologie. Extrêmement documenté, le livre atteint au poignant dans la narration d’une expérience humaine douloureuse, poinçon individuel sur un fait terrible de l’histoire mondiale : Hiroshima, 1945.
Stéphane Audeguy vient évoquer un point nodal qui l’a inspiré pour ce livre excellent, une lettre de Diderot à Sophie Volland : Denis, l’incroyant, y rêve que, après leur mort à tous deux (ce fut la même année, 1784, heureux homme !), quelques-unes de leurs particules viennent à se mêler...
Stéphane Audeguy, toujours à la barre, un rien blasé, annonce qu’il n’a pas de prix prévu pour la semaine prochaine. Alors... On tremble que tous ces éloges ne lui tournent la tête, ne la détournent, du moins, d’une œuvre qu’on attend forcément majeure après un si bon début.

Bourse Thyde Monnier à Nicole Parrot pour Treize étranges histoires, publié au Seuil Jeunesse
Après une présentation par Christiane Baroche, Nicole Parrot vient nous parler de ces histoires qu’elle mûrissait de longue date, "qu’il a fallu travailler, bien sûr, et affiner, mais qui étaient en stock dans ma tête", dit-elle. "Et j’en ai d’autres !" s’empresse-t-elle d’ajouter. Elle est là comme un petit oiseau, toute frêle dans son manteau noir et son boa de plume orange, si apeurée de s’adresser au public qu’elle n’en trouve le courage que dans le regard attentif et bienveillant de Christiane Baroche.

Bourse Thyde Monnier à François Garcia pour Jours de marché, publié chez Liana Lévi
Dans le milieu des Espagnols ayant fui la misère qui les a poussés à l’exil, le marché des Capucins est un lieu de rencontre. Tout ce petit monde attachant se déploie dans une écriture "protéiforme, intense d’émotion humaine" dit Joël Schmidt qui plaide pour l’auteur. C’est un "véritable monde romanesque que ce démiurge littéraire crée sous nos yeux", enchaîne-t-il.
L’auteur explique qu’il se sentait porteur, en effet, d’un "monde de gens simples". Et que, en somme, à la fin de l’écriture de son livre, il lui a fallu quitter ses personnages, les Maria, Emilio, Adriano, venus chercher en France une possible réussite.

Bourse Thyde Monnier à Jean-Marc Benedetti pour Demain je m’enfuis de l’enfer, publié chez Grasset
C’est Georges-Olivier Châteaureynaud qui vient plaider. Ce que ce livre relate est banni par la morale. Dans ce premier roman de l’auteur, le héros tue sa mère, commet tout une série de méfaits parmi les plus noirs, où se mêle le sang. Pourtant tout est perpétré avec détachement, dans une sorte d’innocence forcenée. Car Angelito est "enfermé" et "se situe au-delà du bien et du mal". Son rêve de fuir en montgolfière répond à sa "quête d’absolu""rien n’est plus important qu’un grain de poussière dans la lumière, rien n’est plus important que la littérature, pour retrouver l’éternité."
L’auteur n’a pu venir : son épouse se meurt à petit feu, d’un cancer. Il est à ses côtés.

Bourse Thyde Monnier à Anne-Sophie Brasme pour Le Carnaval des monstres, publié chez Fayard
Le deuxième roman de cet auteur était un défi, à son âge (21 ans), et dans sa vie estudiantine qui absorbe beaucoup de son temps. D’ailleurs, c’est là, au deuxième, dit-elle, "qu’on voit si on est fait pour ça, pour continuer. Et je veux continuer". Ce qui rassure Alain Absire qui rappelle que son premier, Respire, avait déjà été salué par la SGDL. À l’époque, Anne-Sophie, prise dans les rets des examens scolaires, n’avait pu se déplacer pour recevoir son prix ici même.
Le carnaval des monstres est un roman à deux têtes, tératologique comme les personnages dont il parle : Marica, une vingtaine d’année, est employée dans une librairie parisienne. Et Marica est laide, sa bouche difforme la paralyse et l’isole du monde. Dévorée de désir, elle contemple les jeunes gens. Sous le regard d’un photographe, le sien sur elle-même va se transformer et c’est une étrange idylle qui naît, où l’attirance le dispute à la répulsion.
Un livre sur les différences et sur la création artistique.

Enfin,
Grand Prix du Roman Thyde Monnier à Pierre Jourde pour Festins secrets, publié à L’esprit des péninsules.
Par la voix de son éditeur, Pierre Jourde a confié à une trop vieille locomotive de fiction l’alibi de son retard. Celui de son absence in fine. Enseignant à l’université Stendhal à Grenoble, la remise du prix Renaudot des lycéens le retiendrait, nous fit-il dire, à Loudun.
Ceci dit, Pierre Jourde voulant peut-être soupeser le vieil adage selon lequel la critique est facile et l’art difficile, s’est frotté à celui-ci après que, en 2002, on s’en souvient, L’esprit des péninsules eut publié son savoureux pamphlet La littérature sans estomac, titre désabusé en miroir de celui de Gracq quelque cinquante années plus tôt, mais qui eut don d’énerver...
C’est un beau roman, tout aussi désabusé, qui lui vaut ce prix de la SGDL.
Entre temps, on avait eu Pays perdu en 2003.
Les Festins secrets se déroulent à Logres (l’ogre ?) où, au début du siècle, débarque un jeune professeur progressiste. Le collège où il enseigne est infesté par la violence et l’antisémitisme. En dehors, ce sont extrémisme politique et perversions sexuelles des notables. Logres comme sombre résumé de notre monde ? Entre réalisme et fantastique (angoisse de la possession, pratique des sciences occultes - à l’extinction inopinée des lumières dans la salle de Massa, on a pu croire que la lumière revenue nous aurait matérialisé l’auteur. Mais non !), Festins secrets nous livre, "avec une acuité désespérée les désillusions du jeune enseignant dans le climat kafkaïen de ce lycée", dit Hugo Marsan. Et se livre aussi à une critique de la sexualité moderne, à une satire cruelle de l’appareil médiatique.

L’audience s’achève là. Le salon s’ouvre pour le cocktail qui va suivre.
Dehors, le froid, on ne le sentait plus...



Il y a 12912 signes dans cet article.
Dominique Drouin, le 4 décembre 2005 - article2097.html
Soirée organisée le jeudi 1er décembre 2005 à l’hôtel de Massa.
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