Ecrire ou ne pas écrire, telle est la question ? C’est en tout cas celle que soulève Enrique Vila-Matas à travers son passionnant Bartleby et compagnie. Dans ce roman, qui a valu à l’écrivain espagnol d’être finaliste du prix Médicis en 2002, le narrateur, un commis aux écritures bossu et solitaire, a publié un ouvrage sur l’impossibilité de l’amour voilà vingt-cinq ans. Il revient sur cet événement, vécu comme un traumatisme en raison de la réaction de son père, et décide de se lancer dans la rédaction d’une enquête sur ce qu’il nomme le syndrome Bartleby...
Ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance vers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire, explique le narrateur, doit son nom à un personnage d’un récit de Herman Melville. Bartleby, employé à Wall Street, passe toute sa vie dans son bureau à fixer l’extérieur. On ne connaît rien de son histoire et de toute façon il ne lui est jamais rien arrivé. Et lorsqu’on lui demande de se raconter un peu, il répond invariablement : Je préférerais ne pas le faire.
QuasiWatt - c’est le nom que le narrateur se choisit au cours de son enquête - se met donc en congé maladie pour dépression nerveuse et part à la chasse de tous ces agraphiques qui hantent la littérature depuis ses origines. Victimes de la procrastination, ratés magnifiques ou fervents partisans de la vie contre les lettres : la galerie de portraits ici dressés donne souvent le vertige, mais ne manque pas d’ambition. Il s’agit en effet selon le narrateur de la seule voie encore ouverte à la création littéraire authentique, qui affirme même que le dernier écrivain sera un écrivain négatif...
Bien entendu, parmi tous ces bartlebys se trouvent nombre d’illustres inconnus, aux destinées souvent pathétiques. Mais plus surprenant, le narrateur inclut dans cette littérature du refus certains des plus grands écrivains ou penseurs qui ont à un moment ou à un autre de leur vie renoncé à l’écriture. C’est ainsi que l’on retrouve notamment Rimbaud, qui à 19 ans avait déjà achevé son œuvre, Socrate, qui n’a jamais écrit une ligne, Stendahl, qui a passé dix années de sa vie à attendre l’inspiration, ou encore Oscar Wilde qui abandonne l’écriture deux ans avant sa mort, estimant que l’élu vit pour ne rien faire...
Mais Enrique Vila-Matas ne se contente pas de dresser un catalogue érudit de bartlebys, puisque dans ce roman aussi drôle que mélancolique, le narrateur se met en scène lors de sa recherche de ces écrivains négatifs, dont il fait partie lui aussi... S’isolant volontairement, il glisse dans un premier temps dans une douce folie : il s’écrit des lettres à lui-même, demande dans le cadre de son enquête à sa marchande de journaux pourquoi elle n’écrit pas... Il se trouve même victime d’hallucinations, l’un des symptômes selon lui du syndrome Bartleby, rappelant la cruelle sentence de Kafka : un écrivain qui n’écrit pas est un monstre qui invite à la folie...
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