Dans cet univers de débauche et d’infortune qui s’ouvre électriquement sur des pages saisies d’une infernale poésie, personne ne vous souhaitera la bienvenue. Car vous rentrez dans ce monde plus select qu’on ne le croit, celui des noctambules de tous bords : ivrognes, artistes maudits, femmes de joie et maniaques de comptoir. Si vous n’avez jamais connu l’ivresse, si les putes vous dégoûtent et si la misère vous choque, vous détesterez Bukowski. Mais si au fond du verre, qui vous glisse déjà entre les mains et qui s’échappe sur le zinc poisseux du bar, vous ressentez un peu de l’impétueuse beauté qui se dresse dans ces scènes miséreuses et vagabondes, vous vous ferez un ami. Un vrai.
L’homme et le narrateur se confondent dans Factotum, remis au goût du jour par une superproduction hollywoodienne (Factotum, sortie le 23 novembre 2005). Charles Bukowski est cet ivrogne des beaux jours, écrivain des bas-fonds, mort en 1994, repêché par Hollywood dix ans après. Sûr qu’il en rirait aujourd’hui. Car, marginal jusqu’au bout, Bukowski publie sur le tard et crève le devant de la littérature américaine avec ses livres chocs et cultes. Et pourtant, jamais il ne se mêlera au gratin lettreux et restera auprès de ses pairs, vagabonds et clochards célestes. Dans la digne lignée de Kerouac, ses romans sont du beatnik juice pur et dur, provocant, absurde, imbibé d’alcool, secoué de spasmes orgasmiques de femmes des rues, de routes qui se dérobent à l’infini...
Factotum est l’histoire d’un loser qui n’en est pas un. Hank, double de Bukowski, collectionne les petits boulots qu’il rencontre sur son chemin, car il faut bien vivre et surtout se payer sa bibine quotidienne.
Franchement, la vie me faisait horreur, tout ce qu’un homme devait faire pour avoir de la bouffe, un pieu et des fringues. Aussi je restais au lit à picoler. Quand on boit, le monde est toujours dehors, mais pour le moment il ne te tient pas à la gorge.
Alors évidemment, Hank ne garde aucun job plus de quelques semaines. Tour à tour manutentionnaire, expéditeur, magasinier, gardien, employé de bureau ; il prend tout et jette aussitôt. Mais Hank écrit aussi, entre ses sommes au travail et quelques rasades de liqueur, il écrit des nouvelles qu’il publie dans des revues à tirage limité, en rêvant vaguement de voir reluire son nom sur la tranche d’un livre. Pourquoi Hank n’est pas un loser ? Parce qu’il a la classe, la vraie, celle des désabusés, celle des gens qui ne se prennent pas au sérieux - même les grands boss s’en aperçoivent :
- Vous me plaisez, a dit Wilbur. On voit que vous avez vécu, vous semblez avoir de la classe. La plupart des gens n’ont pas de classe. Vous avez la classe.
- Je connais rien à la classe, j’ai dit, mais j’ai pas mal tourné.
Hank est entier, sans fanfares, tout en flegme, il donne aux femmes, plus qu’elles ne lui rendent bien souvent :
Les autres sont présents à 10 ou 20 pour cent, toi tu es là en entier, TOUT ce que tu es est là, c’est tellement différent. lui dira Jan avant de le quitter pour un minable engraissé de tunes.
Pour ces raisons et bien d’autres encore, Hank / Bukowski n’est pas un loser. Il est bien plus gagnant que tous ces goldenboys encrassés de dollars et englués dans leur confort aseptisé. Il n’a pas le sourire figé que leur colle cette autosatisfaction permanente. Il sait s’enfiler une bouteille sans traiter les putains de putes. Car il traite tout le monde à égalité, avec cette profonde humanité, avec ce détachement qui l’élève de la masse, avec cette dérision qui gagne tous les combats.
Bukowski, écrivain lumineux du sordide, poète cafardeux à la gueule de bois, génial d’humanité, bercé par ce courant inégalable de la beat generation, avait compris, tels Kerouac, Ginsberg et Burroughs, que dans ces luttes quotidiennes et permanentes, dans ces combats de coqs qui nous terrassent dans nos vies étriquées, dans cet affrontement existentiel contre l’absurde, rien ne peut lutter aussi bien que l’absurdité elle-même.
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