Depuis le tréfonds des siècles, la poétesse grecque Sapphô bouleverse notre chroniqueur, qui pour le dire n’a su trouver meilleure voie que celle de l’épître. Quelle épître ! Toute d’un engouement lyrique qui fait vibrer à fleur de mots l’émotion qu’a suscitée en lui la lecture de ces poèmes. Avant que de lui obéir et de lire les seuls fragments qui nous restent de Sapphô, lisez la lettre de Mehdi : c’est déjà un bonheur...
La rédaction
J’aime une femme si vieille, disparue depuis si longtemps, qu’elle n’a, peut-être, jamais existé que dans mes fantasmes. Je n’en suis plus certain maintenant que je vous écris ceci, Sapphô. J’aimerais, là, vous déclarer ma flamme et dire pour tout le monde cette passion qui me tourmente. Il fallait bien que cela arrive : tout ce qui ne me ramène pas à vous m’ennuie profondément.
Comme vous, j’aspire à qui me manque et je cherche ardemment. Et c’est vous que je cherche ardemment. Partout, dans la rue, devant les vitrines des magasins ou le matin dans la rame opposée du
métro, je crois vous reconnaître dans chacune des femmes que je croise. C’est souvent comme cela que ça commence. Et sur les lits moelleux, dans mes bras, tendrement, tu chassais hors de toi ton désir altéré dites-vous, me tutoyant. C’est juste. Mes instants libres je les consacre à la lecture de vos Odes et fragments. Laissez-moi vous confier que jamais plus je ne pourrais envisager la postérité comme avant. Jamais plus, vos cheveux noirs et bouclés, coiffés de tresses s’enroulant en hélice à un bandeau de pourpre, comme je les imagine, ne pourront figurer autre chose que les cheveux d’une grande poétesse de l’amour. L’Amour majuscule, je veux dire. Vous ne nous chantez pas seulement celui d’une femme pour une autre, comme tout le monde le pense, mais l’amour tout court et les douleurs qu’il provoque. Certes, vous déclamez : Filles splendides, ma pensée envers vous ne peut pas changer. C’est votre choix. Je m’oppose néanmoins à l’idée réductrice selon laquelle les portes de votre poésie ne sont pas ouvertes à tous.
Je le répète, je vous aime Sapphô, je vous aime matin, midi et soir, je ne cesse de penser à vous, même dans les moments les plus intimes. Eros a ébranlé mon âme comme le vent dans la montagne quand il s’abat sur les chênes. Vous avez renversé mes sens, Sapphô, je ne marche plus droit depuis que vous êtes en moi. Je ne répéterai pas vos vers sur les manifestations physiques de la passion amoureuse. Je ne le souhaite pas pour ceux qui, à ce moment, épient notre conversation et qui ne les connaissent pas, le moment de leur découverte serait perdu. Je me contente de rendre un peu de votre substance par des citations et c’est, je crois, déjà bien suffisant pour convaincre n’importe qui de vous lire. Quand Sapphô chante la Beauté "ses paroles ont suave beauté".
Alors, s’il vous plaît, chantez pour que votre voix porte jusqu’aux cœurs les plus éloignés, au moins jusqu’au ciel, disons. Toucher le ciel ? Je ne crois pas, avec mes faibles bras ! répondez-vous à mes imprécations, sans doute dans un moment d’abandon. Sapphô, pourquoi cette humilité subite ? Vous montez si haut pour descendre si bas, pas de paliers intermédiaires avec vous, pas de crises passagères, nul repos d’âme, pas d’histoires de couple, aucune "construction à deux", pas de sexologue ni de coaches pour réussir sa vie, encore moins de "il faut qu’on parle" ou de "c’est fini", pas de lente dégradation destructrice des relations, aucune extinction du désir, bref il n’y a pas chez vous toutes les petites morts que cette époque a mises sur notre chemin et c’est tant mieux. Chez vous, il y a l’amour, le cœur et la passion, plus n’est pas nécessaire. Sapphô, vous n’imposez pas vos vues, elles s’imposent d’elles-mêmes.
Demandez-moi et j’exécute, je vous suis partout, soldat saphique que je suis devenu. S’il subsistait encore un espoir de retrouver vos neuf livres de poèmes intacts, je partirais de suite, sur tous les chemins du monde. Aujourd’hui, il ne reste que quelques fragments de vos écrits, mais quel magistère vous deviez exercer dans les temps anciens ! Quelle devait être votre renommée ! Catulle, ce grand poète latin, vous appelle dans ses poèmes, vous ressuscitant sous le nom de Lesbia.
Les Muses m’ont donné la vraie richesse ; par elles je suis objet d’envie ; même morte il n’y aura pas oubli de moi. En plus, vous êtes presciente, Sapphô. Oui, vous êtes un destin comme qui dirait, vous êtes mon destin aussi. Votre poussée de certitude me rappelle celle de Virgile dans la quatrième églogue de ses Bucoliques. Virgile, sans doute le seul qui puisse vous regarder dans les yeux. Quand je pense au reste de la production littéraire, je hausse les épaules. Il y a vous bien sûr, il y a Virgile donc, et puis c’est à peu près tout, le reste trouve son chemin mais ne le trace pas. Vos sillons sont profonds. Pour céder à la facilité je dirais que vos vers ont labouré mon cœur, mais je ne cède pas, avec vous c’est impossible.
Pour conclure, laissez-moi faire mien un de vos fragments et le reprendre à mon compte pour vous adresser un message, je sais d’avance que vous m’excuserez d’employer le tutoiement. Voici :
parmi les femmes mortelles, sache-le bien, tu as ce pouvoir par ta beauté de guérir toute ma peine.
Il y a 5285 signes dans cet article.