Tandis que les cartons d’estampes s’accumulent dans la boutique de Félix Boireau et les catalogues à préparer sur le bureau d’Hortense, sa jeune assistante, un autre envahissement guette cette dernière : celui qu’une mystérieuse estampe signée "Bellangelus" impose à son esprit... Nous sommes là au cœur de Morsures, le premier roman d’Hélène Bonafous-Murat, paru en août dernier aux éditions Le Passage1. Mais la réalité est toute proche - pour peu que vaille le dinstinguo entre rêverie, délire, et monde réel...
Dans Morsures, tout concourt à ce que l’on ne perçoive plus ces frontières de façon très nette. C’est grâce à un art littéraire très précisément maîtrisé qu’Hélène Bonafous-Murat parvient à un tel effacement sans que son histoire sombre dans la confusion. Une maîtrise qui ne laisse pas de surprendre pour un premier roman... ni de piquer notre curiosité.
Malgré un emploi du temps aussi serré qu’une plaque de cuivre mise sous presse, l’auteur a bien voulu y tailler une petite parenthèse, tracée dans le calme d’un café parisien en milieu de matinée, pour nous ouvrir les coulisses de son roman qui, de son côté, lève un coin de voile sur le milieu des collectionneurs et des marchands d’art...
Vous venez de publier Morsures, votre premier roman. Mais l’on reconnaît dans ce livre une maîtrise du récit et de l’écriture assez étonnante pour une "primoromancière". S’agit-il vraiment de votre première expérience en matière de littérature de fiction ?
Hélène Bonafous-Murat :
Pas tout à fait. Avant d’être publiée, j’avais écrit deux petits romans - que je qualifierais d’essais à usage purement personnel - très travaillés dans leur construction, qui se déroulaient dans le milieu des arts primitifs - j’avais préféré ne pas aborder d’emblée le milieu dans lequel je travaille, celui de l’estampe. J’ai surmonté cette appréhension grâce à Iain Pears, que je connaissais comme amateur d’estampes puisqu’il venait régulièrement à la boutique. Nous avons sympathisé puis, un jour, j’ai réalisé qu’il était l’auteur d’un roman que j’avais lu en anglais et que j’avais beaucoup aimé, Le Cercle de la Croix... Nous avons pris un verre ensemble à une ou deux reprises et c’est lui qui m’a encouragée : plongée dans les estampes tous les jours, j’avais toute la matière, selon lui, pour en parler de manière intime. J’ai fini par le prendre au mot et à m’atteler à la tâche.
Morsures résulte, si l’on veut, d’une refonte de ces deux romans impubliables dont je viens de parler, puis d’une transposition dans le milieu de l’estampe - que je connais mais que, bien entendu, j’ai transformé de manière onirique. Là encore, je me suis imposé des contraintes, tant de construction que stylistiques : j’ai besoin de ces lignes directrices, de ces cadres contraignants pour parvenir à une écriture efflorescente, épanouie de l’intérieur. Peut-être ce besoin est-il une métaphore de ma vie en général : les horaires de la boutique où je travaille, la masse de catalogues que je dois réaliser représentent des contraintes très fortes - même si je m’y plie avec beaucoup de plaisir.
Pour Morsures, mon intention de départ était d’écrire une histoire linéaire. Puis je me suis aperçue que cette histoire, ancrée dans le milieu de l’art, ne pouvait avoir de sens que s’il y avait des plongées dans le passé. Je me suis donc servie de cette estampe imaginaire décrite au début du roman pour ménager ces incursions dans le passé. Petit à petit, au fil de l’écriture, c’est l’intrigue qui se noue au cœur de l’estampe qui a pris le pas sur le reste, et cette œuvre qui devait n’être, au départ, qu’un outil dans le roman est devenue le lieu d’une rêverie incroyable et très profonde... Tandis que j’écrivais, je voyais sans cesse surgir autour de moi des coïncidences : des dates de naissance qui correspondaient à celles que j’avais attribuées à mes personnages, un signe astrologique - j’ai appris que le duc de Lorraine était Scorpion alors que j’avais inclus, dans le récit, tout un délire sur les Scorpions... je réalisais ainsi qu’il y avait beaucoup plus d’échos que je ne pensais, et le personnage de Bellange a fini par devenir essentiel. Mais je n’imaginais pas du tout en commençant ce roman que j’allais essayer de résoudre l’énigme de sa vie !
Si je vous suis bien, vous avez vécu en tant qu’auteur un parcours similaire à celui d’Hortense qui, dans le récit, se fait de plus en plus manger par l’estampe et ce qu’elle recouvre...
Oui, on peut dire les choses comme ça... en fait je voulais, dès le départ, écrire un roman qui aurait trait à la folie et aurait pour fil conducteur une héroïne se laissant envahir par les images - des images qui viendraient se superposer sur chaque perception ou émotion ressentie par elle. J’avais en tête le personnage de Grenouille, dans Le Parfum, de Patrick Suskind, qui se nourrit de sensations olfactives. Cet envahissement par l’image fournit en permanence un contrepoint à la perception du monde réel chez mon héroïne ; il devient un leitmotiv qui, finalement, contribue à construire le roman. Dès le prologue il est dit que ce qui va suivre est l’histoire d’une folie - reste à découvrir ce qui l’a motivée...
En voulant dépasser la simple satire du milieu des marchands d’art et des collectionneurs, j’ai bien sûr tâché de construire des personnages très typés, avec des idiosyncrasies très marquées mais il me fallait aussi accentuer le côté onirique grâce à la seconde intrigue, celle qui se noue autour de l’estampe. Et à partir d’une intention délibérée, les choses m’ont un peu échappé, j’en suis venue à surinvestir en quelque sorte le personnage d’Aimerie ; c’est elle qui m’a portée, au point que j’ai eu davantage envie de raconter son histoire que celle des personnages du monde "réel" évoluant autour d’Hortense... Je me suis lancée dans mon récit à corps perdu, avec une bonne dose d’innocence et de naïveté - une certaine franchise, aussi, qui me paraît indispensable pour un premier roman. Mais cette entièreté reste tout de même très contrôlée, canalisée par l’élaboration d’une intrigue complexe. Ce qui n’empêche pas le surgissement de choses très profondes, très enfouies, qu’on n’a pas forcément senti venir - des choses qui renvoient certainement à notre passé, à notre imaginaire et qui peuvent s’épanouir dans l’écriture. C’est pour ça - j’y ai pensé après coup - que j’ai appelé mon personnage principal Hortense : c’est la fleur, la floraison, le jardin... Je retrouve là une métaphore très juste, pour moi, de l’élaboration d’un roman : l’écriture s’épanouit dans un cadre très structuré comme une fleur dans l’environnement maîtrisé du jardin - d’ailleurs le jardin est un thème très important dans l’estampe imaginaire de Bellange. Et puis je pense, aussi, qu’Hortense est un peu mon double - un double éloigné.
Vous disiez avoir besoin de vous imposer des contraintes formelles et stylistiques pour pouvoir écrire - des contraintes qui se retrouvent dans votre vie de tous les jours. Comment vous organisez-vous pour écrire ?
Je me mets à l’écriture après ma journée de travail, c’est-à-dire le soir, de 22 h à minuit. De fait, je ne peux écrire que par séquences, à raison d’une page et demie, deux pages par séance de deux heures. Ça m’oblige à travailler par saynètes, ça m’empêche de me lancer dans une œuvre de grande envergure comme À la recherche du temps perdu mais, en contrepartie, je pense que ça donne un certain dynamisme à l’ensemble, voire une certaine force - à condition d’intégrer ces saynètes dans une structure très pensée, faute de quoi on n’obtient qu’une suite de séquences sans lien, sans cohésion. En définitive, cette vie extrêmement trépidante, très pleine que je mène, au lieu de gêner l’écriture, a contribué à la dynamiser, et à assurer une construction très très serrée au roman.
Mais cela ne suffit pas ; une fois la construction "intellectuelle" mise en place, il faut trouver la bonne voix pour que l’histoire tienne debout. Cette voix est une voix physique, qui doit venir des profondeurs les plus intimes et se projeter sur la feuille de papier - ou l’écran d’ordinateur. Et pour que le ton soit juste, il faut donc que l’écrivain soit en accord avec lui-même. Pendant que j’écrivais Morsures, il me semblait, parfois, que la voix était juste, et à d’autres moments qu’elle était artificielle, fabriquée... c’est une sensation très difficile à expliquer, qui m’a poussée à revenir sur certains passages, à les revoir, à les remanier. Mais d’une manière générale, le roman a été écrit d’un seul jet, en dix-huit mois.
Vous avez en effet "joué très serré", comme on dit...
Oui, c’est vrai - mais l’écriture est devenue pour moi un complément indispensable à ma vie. J’exerce une profession très prenante, qui consiste à rédiger des catalogues de vente aux enchères pratiquement à perte de vue - décrire très minutieusement des œuvres sans droit à l’erreur puisque chaque description m’engage juridiquement auprès des commissaires-priseurs, des acheteurs et des vendeurs ; accumuler de catalogue en catalogue des descriptions à la file... - et j’en ressens parfois les pesanteurs de façon très aiguë. Je pense, mais c’est là une interprétation a posteriori, que j’ai voulu m’éloigner de tout ça en le resituant dans le cadre romanesque, qui me permet de donner à mon imaginaire une forme, une structure qui m’est propre. Je ne pouvais plus me contenter de décrire des estampes imposées, confiées par des vendeurs, à l’intérieur d’un beau catalogue très normé dans sa conception ; j’ai éprouvé le besoin de m’exprimer à titre personnel, de sortir du cadre serré de ce travail de fourmi mais en même temps de montrer qu’il était possible d’appliquer cette même rigueur méticuleuse à la création littéraire. Et au bout du compte, je me suis lancée dans l’écriture d’une manière assumée, réelle, définitive.
Sentez-vous parfois la proximité, dans votre activité quotidienne, du danger de basculement dans le "délire iconique" ?
Non, je ne me suis jamais sentie sur le point de "basculer dans le délire" ; par contre, le danger d’envahissement physique, lui, est constant ! Il arrive qu’on nous apporte tellement de cartons qu’on ne sait plus où les stocker. Dans notre boutique, la partie dite "bureau", là où se font les catalogues d’expertises, là où se trouve l’ordinateur, les ouvrages vont vraiment jusqu’au plafond, la table centrale est souvent couverte d’un empilement de cartons. Parfois on s’y perd... Cela dit j’aime beaucoup mon travail et ça reste un plaisir que de voir arriver chaque jour des estampes nouvelles. J’aurais simplement besoin d’un peu plus de temps pour arriver à tenir les délais imposés pour la préparation des catalogues. Ce n’est pas l’envahissement par l’image qui me ronge, mais bien plutôt l’angoisse du manque de temps ! En tout cas, l’écriture n’est pas un garde-fou, une protection contre telle ou telle angoisse ; elle est plutôt le prolongement, la mise à plat du rapport que j’ai avec mon travail.
Dans le roman, vous employez très précisément le vocabulaire spécifique de l’estampe, mais sans adjoindre de notes explicatives. Néanmoins, le roman se lit parfaitement même si on est ignare en matière de gravure. Quel a été votre parti pris de départ ?
J’avais pensé donner quelques indications bibliographiques - notamment les livres où j’ai puisé les détails de la vie de la vie de Bellange, parmi lesquels je tiens à mentionner celui du professeur Thuillier, publié à l’occasion de la grande exposition consacrée à l’artiste il y a quelques années à Rennes. Mais jamais l’idée d’inclure un glossaire des termes techniques en fin d’ouvrage ne m’a effleurée ; je n’ai jamais eu l’intention d’en expliquer plus au lecteur que je ne le fais dans le roman.
En fait j’ai voulu utiliser les techniques de l’estampe de façon métaphorique, en me disant que le lecteur serait certainement heureux de n’être pas pris pour un imbécile, heureux qu’on le suppose apte à comprendre quelque chose qu’il ne connaît pas et dont on lui parle simplement, dans un contexte romanesque. Certes, le jargon est souvent très technique, mais je me suis efforcée d’en faire usage de façon assez ludique ; dans le récit, la succession des différents états d’une estampe apparaît comme un outil littéraire. D’ailleurs, la gravure, qui consiste à laisser une empreinte à partir d’une matrice, se rapproche de l’écriture, qui est trace sur la page, sur l’écran d’ordinateur. Et c’est aussi une empreinte laissée dans le cerveau du lecteur.
Le titre reflète bien ce double niveau de lecture : Morsures se réfère bien entendu à la morsure de l’acide sur la plaque de cuivre telle qu’elle se produit lors de la réalisation d’une eau-forte. Mais il faut aussi entendre, dans ce mot, les morsures psychologiques : la technique de l’eau-forte devient une métaphore de ces empreintes laissées par les images et les émotions amoureuses dans le cerveau de l’héroïne. Il y a enfin une troisième lecture possible : mort-sûre - et de fait, la mort est très présente dans ce récit !
Avez-vous pratiqué la gravure ?
Non, parce que je ne me sens pas assez sûre en dessin - bien que l’on puisse graver sans avoir un dessin très maîtrisé, c’est d’ailleurs une des rares techniques qui permet cela. En revanche j’ai vu beaucoup d’ateliers, surtout des ateliers d’impression, en particulier celui de René Tazé qui est le meilleur imprimeur en taille-douce et qui se trouve dans le Xe arrondissement de Paris. Il imprime les plus grands graveurs ; je l’ai observé au travail, j’ai vu comment il passait la main sur les plaques, comment il les essuyait... il y a tout un savoir-faire ancestral dans le maniement du cuivre : la manière de le tenir avant de le mettre sous presse pour ne pas y laisser d’empreintes de doigts, la façon dont la main va passer sur la plaque pour y déposer juste ce qu’il faut d’encre, le dosage de la pression, aussi, selon le cuivre que l’on imprime... et puis il y a le regard qui va juger de la qualité des épreuves, satisfaisante ou non...
C’est un métier resté artisanal ; le rapport avec les matériaux y est très charnel. C’est aussi un métier où la quête de perfection est permanente, perfection qui dépend d’un juste dosage toujours à chercher - trop d’encre ruine une estampe, tout comme un trait trop appuyé - et il me semble poursuivre une quête identique dans mon écriture. Maintenant que je suis passée "de l’autre côté de la barrière" de la création - du côté du tâcheron qui se met au travail des mots - il me semble que je comprends mieux la démarche de ces graveurs que je fréquente et qui sont aussi des peintres, des sculpteurs.
1- Hélène Bonafous-Murat, Morsures, éditions Le Passage, août 2005, 269 p. - 16,00 €.
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