Difficile de critiquer un livre qui se veut témoignage d’une descente en eaux troubles, ces eaux noires de la dépression. L’auteur est un homme connu, humain, et on a du respect pour cette confidence sans pudeur. Ce n’est donc ni l’homme ni l’expérience que nous passerons au scalpel mais plutôt ce qui en est résulté sur le plan littéraire. Et là, c’est plutôt décevant, voire raté. Certes, l’initiative est louable, touchante même - mais ce n’est pas pour autant que l’on se contentera d’être indulgent à l’égard d’une entreprise non aboutie littérairement parlant.
Le livre s’appelle Tomber sept fois, se relever huit et sort chez Gallimard. Mais "Comment je suis sorti de la dépression" eût été un meilleur titre, et ce livre aurait eu davantage sa place au catalogue d’un éditeur friand d’autobiographies façon confession. Il ne suffit pourtant pas d’avoir quelque chose à raconter pour écrire un roman. Ce livre n’en a que les manières. Il est d’une platitude et d’une linéarité telles qu’elles réduiraient tout hyperactif à l’état narcoleptique. L’auteur commence par décrire ses premiers symptômes. Puis il prend garde de nous informer que si nous sommes déjà passés par la phase dépressive nous nous reconnaîtrons certainement ; quant à ceux qui y ont échappé, ils gagneront un bel éclairage sur l’âme humaine. Munis de ces précieuses indications, il nous tarde de savoir la suite...
... Soit le récit par le menu et dans l’ordre chronologique de leur survenue d’une série de symptômes concomitants à l’état dépressif : perte du sommeil, du goût, de l’envie de manger et de boire, de l’intérêt pour le sexe, le travail... plus rien qui suscite quelque désir que ce soit. Et puis il y a ces rencontres avec les psychiatres, rédempteurs des temps modernes, qui après de multiples pérégrinations et changements de médication, prescriront LE médicament salvateur.
Tout au long de ce témoignage, l’auteur ne cesse de louer l’attitude exemplaire de sa famille, rappelant que la guérison (Ô lieu commun quand tu nous tiens...) ne peut advenir sans l’aide active de l’entourage et qu’il ne sert à rien de dire à un dépressif de prendre sur lui - il faut au contraire l’aider à se décharger sur ses proches. Au passage, on a droit à de pathétiques tirades pétries d’un amour paternel tout plein de l’orgueil que lui procurent les grandes réussites de sa brillante progéniture (le fils obtient le bac avec mention "bien", la fille passe en année supérieure à l’université). Et puis un jour, le sursaut, le ressort d’énergie ultime, la fin du tunnel qui lui permettra de conclure par une victoire sur lui-même, en encourageant vaillamment tous les sombres dépressifs qui n’y croient plus, leur promettant, péremptoire, que l’on peut s’en sortir, puisque lui s’en est sorti.
Mais le reste ?
Est-ce ça la dépression : des symptômes, un état et puis des réponses ?
Jamais l’auteur ne profite de cette autoconfession pour se livrer à une réelle introspection, à une réflexion approfondie sur la condition humaine. Il ne va jamais au-delà de l’effleurement et s’embarrasse d’une multitude de clichés qui nous éloignent de ce qui voulait être le cœur du sujet. La dépression est-elle vraiment un mal comme un autre ? La littérature, riche en mélancoliques et névrosés divers, avait-elle besoin d’un journal intime banal qui décrit ce mal sans jamais en chercher les causes ? Un roman qui prétend se nourrir de ce thème peut-il s’écrire sans aller au plus profond de l’être, sans se frayer un passage dans les noirs méandres de nos désirs, sans se diriger au cœur de gouffres toujours plus obscurs, au confluent de portes en trompe-l’œil et de passages secrets que nous empruntons en trébuchant pour en chercher l’issue ? Aucune image, aucun son, aucune odeur, aucun mouvement, aucune fièvre ne s’échappent de ces feuillets timides et pourtant péremptoires qui nous laissent de marbre.
Non, aucun amoureux de la littérature n’appréciera de voir la dépression traitée si trivialement par un écrivain qui décrit son mal de façon trop nombriliste, en oublie la dimension universelle et se contente d’en énumérer les effets sans aller jusqu’à leur cause.
Car ce que nous appelons aujourd’hui dépression, fût-elle curable par absorption massive de médocs, s’apparente à ces grands voyages que certains, parfois, effectuent dans ces eaux vaseuses et glauques où se mêlent vie et mort dans une troublante oraison funèbre, au cœur de leurs pires replis intérieurs, anéantis par un obscur mal de l’infini ; mais quand, enfin, ceux-là en rechappent, ils peuvent reprendre leur souflle et saisir la vie telle qu’ils ne l’avaient jamais vue : dans sa sombrissime plénitude.
Non, l’auteur, pas une fois, ne nous parlera de ces mondes parallèles où l’on ne sait plus comment tenir debout.
Et pourtant, n’est-ce pas du seul vertige que peut naître l’équilibre ?
Il y a 4856 signes dans cet article.