D’abord remarqué parmi les premiers romans de la rentrée littéraire, le livre de Jean-Claude Benedetti a reçu l’une des bourses Thyde Monnier attribuées en octobre dernier par le comité de la SGDL.
La rédaction
L’idée du devoir accompli, une eau un peu éventée et le paysage qui court à la cadence du train, rien de changé, rien du tout... Telles sont les ternes sensations qui dominent en refermant la quatrième de couverture jaune paille sur la deux cent vingt-cinquième page de ce roman qui m’a constamment tenu à l’écart. J’ai eu beau laisser passer quelques jours avant d’entreprendre cet article afin de laisser mûrir mon jugement, j’ai eu beau me remémorer les instants où j’ai tenu ce livre entre les mains et me poser à nouveau la question fatidique : "Ai-je éprouvé un quelconque plaisir à la lecture de ce roman ?" rien n’y a fait. La déception est demeurée inchangée, et le petit espoir que laisse percer le début de Demain, je m’enfuis de l’enfer ne s’est pas concrétisé.
Le héros est un fou, Angel Sacramento. Les fous ont le mérite de faire des personnages particulièrement intéressants. Fils d’un républicain espagnol exilé, Angel est monomaniaque, passionné par les montgolfières au point de réciter par cœur des extraits entiers de la biographie de pionniers en la matière (certains amateurs de football sont aussi capables de telles prouesses dans leur domaine) et de savoir fabriquer lui-même une telle machine. Dans les œuvres de fiction, les fous sont aussi très violents - sinon cela ne ferait pas le compte d’action se dit-on si on est mauvaise langue - et se montrent d’une troublante gloutonnerie sexuelle - ce qui permet d’en intéresser beaucoup. Sacramento est de cette trempe : il massacre ceux qui ne partagent pas son rêve d’envol, de départ absolu - sa maîtresse elle-même, charmante comme il se doit, sera étranglée lors de son escapade finale. Le roman est le récit de son errance.
Ce n’est pas que j’aie détesté cet ouvrage, il m’a plutôt paru insipide, quelque chose qui se lit vite et glisse. Selon Dylan Thomas, Une fois qu’un bon poème a été écrit, le monde n’est plus le même ; si l’on étend cette phrase au roman, force est de constater que l’écriture de Demain, je m’enfuis de l’enfer n’a pas modifié le monde d’un iota....
Certes, la construction est rigoureuse. Certains protagonistes émeuvent : il y a Jojo le clochard, bon ami, adjuvant, qui aide le héros à construire sa montgolfière ; Irène, la maîtresse, qui fait passer quelques scènes torrides. et quelques points forts émaillent le récit : deux ou trois meurtres, et les coups de révolte poussés en ordre dispersé par Angel qui peste contre l’injustice du Destin et, dans son esprit malade, confond Dieu avec Franco. Mais amour, sexe, violence, mélancolie, amitié se réunissent en une pâte terriblement visqueuse dont émergent de rares éclairs comme ce passage onirique où Angel et Irène se trouvent tous les deux dans la montgolfière au milieu d’un ciel nocturne :
Une nuit d’août saturnienne traversée de comètes qui faisaient comme des bulles de champagne encore clignotantes chargées d’électricité.
Il y aussi ces courts instants de légèreté qui décrivent Angel sortant de lui-même et se lançant dans la description des lieux, des vies qui l’entourent, minces instants de grâce qui ne justifient malheureusement pas cette lecture.
Comme chez beaucoup d’auteurs contemporains, l’on sent ici affleurer les influences de Céline et du Camus de L’Étranger. Le premier par l’intrication de langages soutenu, vernaculaire et ordurier et le second à travers le goût de la confession et cette scène qui montre Angel se rappelant la mort de sa mère et la lier à la chute dans le néant, à l’indécision de son existence. Toutefois, ce ne sont que des influences, l’auteur ne parvient pas à nouer la tension, la richesse elliptique de Camus à l’intensité du propos ; les furies d’Angel n’expirent que par à-coups et dans des formes attendues, qui veulent choquer... Peine perdue pour un lectorat habitué aux images sanglantes à la télévision et qu’une suite d’injures imprimées sur une feuille de papier proprement noircie n’émouvra guère.
Il faut que la littérature apprenne à changer ses moyens, à trouver sa pertinence et sa raison d’être par une mise en perspective, une pénétration réfléchie, une analyse approfondie de dilemmes, au moyen et au travers de la beauté du verbe ; car l’écriture reste un art, et la recherche du beau un moyen d’investigation supérieur. À force de trop croire qu’ils vivent dans le noir, les artistes ferment les yeux, les plus désespérés et les plus sincères se cousent les paupières. On parle de ré-enchanter le monde, et si on commençait par croire de nouveau à la beauté ?
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