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Arts croisés
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Rien n’est vrai,
tout est permis,
tout est Dada

Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid,
La canaille puante et sainte des Iambes,
Acclame l’histrion sinistre qui la hait.
Paul Verlaine

En cet automne 2005, Paris rime encore avec poésie, au rythme d’un dindon dingue appelé Dada. Drôle de direction pour un oiseau libertaire qu’en ces temps maussades on mettrait vite fait en cage (mais quelle différence avec un musée ?) pour quelques mots à peine murmurés. Mais envers et contre tout, la fête est à la révolution et aux carcans concassés, tentant aussi bien que mal de se frayer un passage dans les murailles épaisses de la médiocrité ambiante.

Dada donc. Quatre lettres qui en disent long et même large. Quatre lettres qui font galoper les mots, qui nous font remonter jusqu’à l’enfance de l’art et au bébé qui balbutie, nous plongeant sans retour dans la signification du non-sens et du non-dit. Dans son questionnement plutôt : car avec Dada, la question importe plus que la réponse, le rythme supplante la règle et le rire toute prétention au sérieux.

Tout commence - ou presque - en 1912 avec le poète-boxeur Arthur Cravan qui publie le premier numéro de Maintenant, une revue littéraire défiant toutes les lois. Pendant que quelques allumés russes - répondant aux noms de Maïakovski, Khlebnikov, Bourliouk et Kroutchonykh - revendiquent la liberté d’une novation verbale avec la "Gifle au goût public". Léo Ferré dira plus tard que "les plus beaux chants sont des chants de revendications" et qu’ "à l’école de la poésie, on n’apprend pas, on se bat". De ce côté, les dadaïstes avaient déjà tout dit.

En 1913, Francis Picabia et Marcel Duchamp exposent à New York, préparant alors la grande explosion poétique avant les premières bombes. Au café de l’Odéon une partie d’échecs oppose Tzara à Lénine. 1916 marque l’année du grand démarrage pour Dada. Hugo Ball - accompagné de Jean et François Arp, Sophie Taeuber-Arp, Marcel et Georges Janco, Hans Richter, Viking Eggeling et quelques autres - fonde le Cabaret Voltaire : "gadji beri bimba" dit le bonhomme, souhaitant "préserver à la poésie son domaine le plus sacré" face au ravage du journalisme sur la langue. "Les débuts de Dada n’étaient pas les débuts d’un art, mais ceux d’un dégoût" disait Tzara, véritable initiateur du mouvement et chef de file de la farce, alors que la guerre faisait rage et ravages. C’est pourquoi il devenait urgent, comme l’a dit Richard Huelsenbeck, de "changer le monde avec rien", de faire table rase par le rire, le dérisoire et l’irrationnel. Mais rien étant toujours fondamentalement quelque chose, voilà qu’est publié en juillet par Tzara La Première Aventure céleste de Mr Antipyrine - violent crachat propulsé par la grande vibration du cri. Les livres, les revues, les manifestes et les clubs se succèdent, témoignant d’un complet cosmopolitisme, de Zurich à Paris, en passant par Berlin, Barcelone ou New York. La critique mousse et des moustaches poussent sur la Joconde. L’ébullition est belle et se lit sur toutes les bouches, même si Gide pue de la gueule dixit à un poil près un dada défenseur de la cause.

En 1918, Tristan Tzara - "qui avait dada au cœur" - lit publiquement son Manifeste qui connaît alors un retentissement mondial. Il revendique le droit à "l’idiotie pure", propose de "détruire les tiroirs du cerveau", de recouvrer "ce sentiment de naïveté, ce sens de pureté, d’art naturel, d’art intuitif" pour créer, contre la logique et les contraintes, pour faire exploser l’esthétique conventionnelle et le prêt-à- parler petit-bourgeois. "Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises" annonce Tzara, sachant trop bien que la littérature n’est pas faite pour arriver "jusqu’à la masse vorace." Ironie grinçante qui ne parle pas la langue de bois : "DADA (...) n’est pas un dogme ni une école, mais une constellation d’individus et de facettes libres". Dada s’engage contre la guerre et le médiocre, contre un monde trop malade. Indifférence, provocation et dérision, le mouvement inclassable et libertaire proclame une absolue rébellion et force les frontières dans la totale annihilation des normes et des valeurs en place. "Faire œuvre compréhensible, c’est faire du journalisme." Dada n’est pas fait pour les cons. Et ils seront nombreux pourtant, ces "bandits qui (...) déchirent les siècles", à vanter la culture de leur capitale, à grand renfort frauduleux de discours dégueulasses qui se voudront pourtant pro-dada, tout du moins pro-culture, à coup sûr pour la poubelle. À l’époque déjà, les journalistes se dénonçaient eux-mêmes. Mais on le sait bien, l’Histoire ne sert jamais de leçon.

Il paraîtrait que Dada soit mort en 1923, lors de la "soirée du cœur à barbe", dans une bagarre générale entre Tzara, Crevel, Massot, Breton, Aragon, Eluard et Péret. Une vieille baston à l’ancienne - distribution somme toute dadaïste - à laquelle - c’est certain - Cravan aurait volontiers participé avec de surcroît quelques vers des plus féroces. Des coups de poings, quelques poèmes et un bras cassé à coups de canne. Sacré Breton. Qui a dit que Dada avait "le cul en porcelaine" ? Peut-être avaient-ils abusé d’un "lait d’oiseaux" généreusement dilué ? L’arrivée fracassante du Manifeste du surréalisme un an plus tard départagera ces jeunes gens qui - cheval de bois, cheval de fer... - n’en finiront pas de jouer à juste titre aux avant-gardistes autant qu’aux frères ennemis. Le désespoir prendra le pas sur le dégoût, même si les deux s’écrivent dans l’interrogation commune d’un monde martelé. Point de rupture véritable donc, si ce n’est dans l’histoire, seulement des réponses inscrites dans le registre élémentaire de la mutation.

Dans son sillage (in)signifiant qui défie le temps et qui tourne tout en dérision, des pionniers aux premiers punks, Dada ôte les cachots en têtes et se situe radicalement dans l’opposition aux aliénés du système et au cassis en cube, contre la civilisation marchande et les commissaires de l’art. Dada déploie l’espace du poème, sublime le support-source jusqu’à l’œuvre plastique et fait exploser la page parfois jusqu’à la perdition. Tout anéantir dans la protestation systématique, dans la provocation et le rejet du profit, dans l’opposition des actions et dans le refus, dans l’ivresse verbale et l’alchimie du mot, dans l’effondrement effronté des frontières, dans le paradoxe poétique et le dépassement des contraires, dans la performance, le happening et le jaillissement du son, jusqu’à dérégler tous les sens dans un relent rimbaldien. "Dada doute de tout. Dada est tatou. Tout est Dada. Méfiez-vous de Dada" lançait bout à bout Tzara sans tabou il va sans dire. À lui seul, Dada est un oxymore. "Ik ben sot" et pas qu’un peu puisque tout se joue dans la folie momentanée du mouvement. Être ou avoir, le cheval avait choisi.

Aujourd’hui, Dada est invité à la fête folle de ce début de millénaire. "Un jour ou l’autre, disait Tzara, on saura qu’avant Dada, après Dada, sans Dada, envers Dada, contre Dada, malgré Dada, c’est toujours Dada." Toujours vivant, le "microbe vierge" fait de la résistance si bien que comme toute critique, toute "dédadatisation" semble impossible. La grippe aviaire a de la concurrence.

Imaginez - digression dadaïste - une seconde cette bande de "clowns agiles" en action dans le métro - démente constellation d’artistes élémentaires cernés par des agents de police. Haut les mots ! "Il n’y en a pas un sur cent mais pourtant ils existent" dirait l’ancien : imaginez Tzara en terroriste, Francis Picabia et Hugo Ball en poseurs de bombes, Jean Arp effeuillant au hasard des journaux comme des marguerites, aux côtés de Kurt Schwitters et de sa "machine raddadiste", Marcel Duchamp urinant mort de rire dans la pissotière empoisonnée, Arthur Cravan crochetant un passager qui n’aimait pas les poètes, Raoul Haussmann transmutant l’ "hourra" en ouragan, naturellement photographié par Man Ray fou de rage. Et de surcroît - anachronismes en séries - toute la clique des sonores suspectés d’avoir dissimulé - trésor ou camelote ? - des anguilles sous roches ou des têtards sous les pierres. Pourquoi pas Ginsberg déclamant des mantras en prêchant l’amour universel le feu non au cul mais à la barbe avec Burroughs sur le siège d’à côté, saluant - comme il se boit - "l’homme de nulle part", une arme à la ceinture et une aiguille dans le bras, avec dans la main la bouteille de cognac que Kerouac aurait laissé tomber de sa poche. Avec pour l’occasion et pour marquer le coup une iroquoise rouge sur la tête, usant, comme dirait un de nos génies des Lettres françaises (commence par un "v", à vous donc de deviner), des "trois lettres du mot rat jusqu’à en faire du grand art." Avec Morrison ivre mort chantant le "bus bleu" dans cette boîte grise, les pupilles parsemées de poèmes, aux côtés de Brion Gysin les yeux brillants et clignotants comme sa lampe, sans oublier Leary posant des bouts de carton louches sur les langues et Johnny Rotten rotant après une gorgée de trop. Et tant que nous y sommes, Verlaine trouant la main d’un passager les cheveux dans le vent avec un revolver (évidemment un vrai, sans ces fameuses "boucles de femmes" chère au neveu d’Oscar Wilde), tandis que Jarry une jarre sur la tête, tire aussi pistolet au poing non sur un peintre cette fois mais sur Ferré l’arrogant accompagné d’Aragon, lequel pour le défendre lui jette un singe dessus de toutes ses forces en criant "je suis un chien !". On connaît la chanson même si nous préférons - pauvres passifs - vivoter encore "au bord du vide ficelés dans nos paquets de viande à regarder passer les révolutions." Toute la filiation des fous furieux, les muses coincées dans les museaux de ces mutants mutilés déguisés en fantômes pour une action qui traverse l’histoire. C’est ça, aussi, la littérature. Poètes, vos papiers ! En taule Tzara ! Plan vigipirate oblige, il faut aussi chercher Charlie. Qui a dit que l’esprit Dada planait mieux dans un musée que dans le métro ? La déraison n’a pas d’adresse. Tout est trop dingue. Rien n’est vrai, tout est permis, tout est Dada.

Redevenons sérieux pour saisir le désastre avant qu’il ne reste plus rien : "Dada est à l’histoire contemporaine ce que l’éclair est à la tempête, écrit Philippe Dagen, la décharge en laquelle sa violence se concentre et se consume, et la lumière qui illumine brièvement le désastre. Autrement dit : quand le spectre dadaïsme passe la porte, c’est que le drame a déjà commencé." (Magazine Littéraire, octobre 2005). Merveilleuse métaphore qui dit toute la cause de la résistance dadaïste en faisant simultanément froid dans le dos : "Si le premier dadaïsme est né de la révélation de l’horreur de la guerre industrialisée et le deuxième du dégoût de la société de production et de consommation, le troisième fait irruption dans une société tout à la fois accablée par ses possessions et par sa misère, obsédée par le profit et la perte, ivre de sa toute-puissance et malade des dégâts qu’elle ne cesse de commettre" rajoute-t-il justement. Qu’est-ce que cela signifie ? Simplement que quand Dada débarque, il serait bon temps de dégager à grands galops, "loin, loin, comme un bohémien" (mais où ?)... Certains évoquent "l’esprit de catastrophe" pour traduire l’affolement planétaire caractérisé, d’autres parleraient de "l’horreur de la situation" pour en souligner les traits les plus funestes. On l’aura compris, Dada débarque quand l’époque pue et Dieu sait - pardon, Dada ! - si celle-ci sent le soufre.

Parce que oui, prenez garde, oui-oui, le cheval de bois, même s’il ne marche guère au pas, court encore sur ses pattes remettant toujours ses adieux à demain. Sachez-le, force est de constater que la farce est sans fin et à jamais boit-sans-soif. Tzara disait : "Les vrais Dadas sont contre Dada." Ne reste donc qu’à chercher les dindons. Ou les autruches. Et comprenne qui pourra, peut-être.

À lire :
Marc Dachy, Dada. La révolte de l’art, Gallimard, 2005.
Marc Dachy, Archives du mouvement Dada, éditions Hazan, 2005.
Marc Dachy, Giovanni Lista, Dada libertin & libertaire, L’insolite, 2005.
Henri Béhar, Tristan Tzara, Oxus, 2005.
Michel Sanouillet, Dada à Paris, CNRS éditions, 2005.
Magazine Littéraire, octobre 2005.
Catalogue de l’exposition Dada, éditions du Centre Georges-Pompidou, 2005.

À voir :
Exposition Dada au Musée national d’Art moderne, Centre Georges-Pompidou, à Paris, du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006.



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Pierre Bonnasse, le 28 octobre 2005 - article1988.html
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