Rentrée 2005
La perle du Nord
La Belgique sauvera-t-elle les Lettres Françaises ? Probablement. Dans tous les cas elle y contribuera très fortement. Que ce soit par leurs auteurs ou leurs éditeurs. D’ailleurs, le phare de la résistance éditoriale contre les majors et le nivellement par le bas, Actes Sud, n’a-t-il pas été fondé par un Belge, Hubert Nyssen ? Une histoire extraordinaire, comme il l’explique sur son site. Une autre aventure, tout aussi palpitante, est celle de Maelström que votre serviteur a découvert au hasard de ses balades sur le Net. Né en 1990 comme groupe ouvert d’artistes, poètes et écrivains en tout genre, entre Rome, Bruxelles et Paris, Maelström a produit des spectacles musicaux et théâtraux, des films, et une revue bilingue français-italien a vu le jour avant de se fondre dans une collection de livres chez Edifie (1996) puis chez Images d’Yvoires (2001). Depuis 2003, Maelström est devenu une maison d’édition à part entière. C’est un dénicheur de talents. Un vivier d’écrivains, un incubateur, comme l’on dit maintenant, pour futurs montres sacrés.
D’ailleurs, l’auteur de ce premier titre étudié, deuxième roman d’une ethnologue belge qui travaille auprès de l’UNESCO, a été récompensée deux fois pour son premier livre, La plus que mère (prix Jean Muno 2003 et prix des Bibliothèques du Hainaut 2004). Loin de me contenter de ces brillances qui ne jouent parfois qu’un rôle de miroir aux alouettes, je m’en suis allé fouiller dans le catalogue pour voir que Fernando Arrabal venait aussi de publier chez Maelström ainsi que Alejandro Jodorowsky qui sortit ici son premier recueil de poésie. Sans parler des actions menées par le collectif qui sont bien dans la veine décalée que nous aimons (bombardement poétique de Gênes, attentat poétique du 11 septembre 2003). Pas de doute, il y avait bien un dieu du Web qui m’avait conduit là où je devais aller. Là où l’esprit du Littéraire flirte avec ses pairs, dans l’entremonde où l’authentique création artistique voit le jour, bien loin des messes médiatiques et mercantiles.
Lorsque l’enfant était enfant, il s’affranchissait des normes du monde. Cette idée minérale que Peter Handke fait sienne dès la première phrase des Ailes du désir, pourrait aussi être le pivot du roman de Chantal Deltenre. Tout comme la mise en images de Wim Wenders ensorcelle le texte et magnifie le propos, la subtile poétique de Chantal Deltenre réclame, pour prolonger le bonheur de la lecture, une mise en perspective par l’un des plus grands cinéastes du monde.
La critique est l’art difficile de témoigner d’un plaisir. De faire partager au plus grand nombre d’entre vous les sentiments qui saisissent au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la trame du récit. Exercice d’autant plus difficile que le livre aura transpercé, car le silence, aussi, est une manière d’affirmer une émotion et de parvenir à la préserver en soi.
Ce huis clos étouffant dans la ouate saturée d’humidité de Narita, cette ville moderne d’un Japon que l’on ne fait qu’entrevoir, sise au bord d’une large rivière, vous plonge dans un état de pesanteur qui berce de son tremolo les désirs d’absolu qui sont enfouis en vous. De l’infini détail naît alors l’harmonie recherchée, que cela soit dans la perspective cavalière d’un paysage miré depuis le salon, dans la symétrie des bureaux mis en scène, ou dans le jardin de pierre, touche finale d’un décor japonais qui n’est pas là dans le seul but de suggérer la géographie, mais bien pour permettre au lecteur de pénétrer l’âme des personnages et ainsi traverser le miroir que nous tend Chantal Deltenre.
Prétexte à ce voyage initiatique, l’intrusion d’un couple dans la bulle japonaise. Il est breton et vient au Japon avec une bourse universitaire pour continuer ses recherches. Elle est japonaise, traductrice, mais n’avait jamais alors foulé le pays de ses ancêtres. Immédiatement elle ressent l’appel des origines, et sent en elle une force qui tente de la séparer de son compagnon. Quel secret cache ce malaise qui la maintient dans l’appartement des jours et des jours ? Quel thème récurrent est si puissant pour annihiler la volonté de la jeune femme et l’ébranler ainsi dans ses fondements ? Images subliminales qui chassent les rêves, feu intérieur qui ronge l’espoir quand une collection de poupées, oubliée par les précédents locataires, apporte l’écheveau qui manquait à la réalisation de l’objet. Fantasmé dans l’éther de la psyché, la redoutable épreuve de la cérémonie nouera définitivement le destin de la jeune femme avec la culture nippone dont elle ne s’était jamais défaite bien qu’ayant toujours vécu à Paris.
De la poupée au samouraï, Keiko ira à tâtons dans l’aveuglement d’une lumière trop crue sous les pluies diluviennes d’une saison tourmentée. Elle tentera de trouver sa place, ni japonaise ni étrangère, les deux à la fois et à jamais perdue dans le code des cultures qui s’entrechoquent. Dépouillée de son statut de femme, elle cherchera dans l’absolu une réponse indispensable, allant jusqu’à franchir le pas d’un tragique possible. Pas de rédemption sans souffrances, semble-t-elle se dire alors qu’elle accomplira le rite qui pourrait la sauver...
D’une langue magnifique, ce roman qui est aussi un conte est peint dans un tourbillon d’images et de sons, de sens et de couleurs, de formes et de chaleurs. Poétique, on l’a dit, mais non figuratif ou, plutôt, teint d’un halo comme d’un rideau de pluie, ou d’un filtre sépia, qui rendrait trouble chaque perception comme pour mieux nous signifier que l’image n’est pas toujours l’exact reflet de l’origine. Un livre léger comme une feuille de thé qui imprime à jamais dans la rétine la vague cristalline des petits cailloux blancs du jardin de pierre pour nous rappeler que nous sommes seuls les dépositaires de nos histoires, et que nous sommes, seuls, habilités à user, ou non, de notre libre arbitre.
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