Lire en Fête 2005
Fabienne Juhel vient de publier son premier roman, La Verticale de la lune. Un beau coup d’éclat puisqu’elle compte parmi les quatre "primoromanciers" remarqués par la Société des Gens de Lettres en cette rentrée. En exclusivité pour le Littéraire, elle s’est lancée dans l’exercice de la nouvelle... et de l’autoportrait.
Portrait, sans commune mesure, de Fabienne Juhel
À la manière de Simone de Beauvoir, je pourrais écrire : l’être que j’appelle moi vint au monde un sombre matin du mois de décembre 1965 dans la ville où sont enterrés Roger Nimier, Louis Guillou et Lucien Camus, le père d’Albert... Il est bon de poser quelques pierres, fussent-elles tombales, comme jalons pour fixer la mémoire de mon lecteur. Mes parents possédaient un élevage de gibiers au milieu des bois et des clairières parsemés de mégalithes et de bruyère que je visitais les dimanches en fin d’après-midi. Aussi ai-je grandi entourée de plumes et d’animaux fébriles et fuyants que je n’avais de cesse d’apprivoiser et avec lesquels j’avais des conversations secrètes.
Après des années laborieuses passées au collège, passionnée de livres sur les Indiens et les animaux que l’on m’offrait à Noël, fidèle aux Animaux du monde - inoubliable générique - et Au théâtre ce soir -inoubliable Donald Cardwell -, lorsque l’on me proposa le choix entre un CAP couture ou coiffure, j’optai pour un Doctorat de Lettres que j’obtins en 1993.
Quant à mes "classiques", côté littérature, Colette, Giono et Camus sont les écrivains dont j’envie les images, l’écriture charnelle, solaire et chtonienne. Mais c’est Voyage au bout de la nuit, Cent ans de solitude et Le Cantique des cantiques que j’emmènerais sur une île...
J’ai toujours adoré raconter des histoires, l’exercice de la rédaction était ce qui pouvait m’arriver de mieux à l’école. Et bien que cela puisse sembler paradoxal, l’écriture est pour moi d’abord orale. Mon père en est à l’origine. Il ne nous a jamais lu d’histoires à nous ses enfants, il les inventait. Sur le trajet de l’école, un corbeau sur un fil vu par la vitre et c’était l’occasion de dérouler l’histoire de ce corbeau. Nous pratiquions alors la technique du cadavre exquis, mais dans une version orale. Mon père lançait l’accroche -le corbeau matutinal sur son fil- et il nous fallait enchaîner. Cela nous entraînait loin, très loin, jusqu’à l’école et ses savoirs âpres et dépassionnés.
Mes histoires vivent ainsi une période de gestation des nuits durant, je les emporte avec moi sous la forme de petits cailloux blancs dans les poches le jour, et, un matin, je me réveille avec la première phrase, des variantes infinies de "Once upon a time...". La Verticale de la lune, mon premier roman, est né ainsi. Il était une fois, une petite fille qui avait jeté Nadine dans le puits...
... comme une image
à mes neveux et nièce,
à la mémoire des deux libraires rennaises des Nourritures terrestres
Il y a des matins où la déesse aux doigts de rose, une alliée pour qui sait l’embrasser au réveil, vous remet entre les mains un jeu de cartes. Un Tarot d’une partie qui se joue en famille. Ce matin, après une nuit moins mauvaise que d’habitude et un baiser à la déesse, s’offrent à moi plusieurs options : me perdre dans les bois, des cailloux plein les poches, quitter Michel avant qu’il ne me quitte, faire un Loto, me jeter dans le premier puits venu, me couper les mains, descendre à la librairie.
Je réveille Léa qui ne dort plus.
- Viens, ma puce, maman voudrait s’acheter un livre, c’est très important.
Je ne lui dis pas pour le puits, ni pour les mains ; les enfants ont tendance à s’inquiéter des idées des adultes.
La petite n’a pas mis longtemps à s’habiller. Elle m’attend sur le trottoir d’en face avec son anorak, celui qui a des moufles attachées au bout des manches, un anorak couleur des chemins d’argile où l’on déroule un réglisse d’herbe grasse au bout de ses bottes. Elle trépigne d’impatience. Elle sait où l’on va. Carabosse, une librairie pour enfants tenue par deux petites vieilles qui sont sœurs ou amantes, peut-être un peu sorcières. J’y ai emmené autrefois ses deux frères.
- C’est pour un cadeau, me demande-t-elle ?
Je lui réponds que c’est pour me faire plaisir, une prescription du médecin, un spécialiste des nerfs.
Nous y sommes en dix minutes. Je contemple la vitrine, le cœur au bord des lèvres, juste le temps de trucider l’angoisse qui se tortille dans mes intestins. Je n’ai pas mis les pieds ici depuis cinq ans au moins. Baptiste avait l’âge de Léa à l’époque et Simon deux ans de plus. Le cadet s’était dégotté une légende de loup, l’aîné une histoire de pirate. Michel n’avait rien dit lorsque j’étais rentrée à la maison avec mes deux livres sous le bras, enveloppés dans du papier cadeau. Je sais qu’il préférait faire du sport avec les garçons, qu’il avait rêvé d’en faire des champions.
- On rentre maman, on rentre, répète-t-elle avec un brin d’impatience.
Je rentre, nous rentrons. Je bredouille un bonjour, quelque part sur ma gauche, où devrait se trouver une des petites vieilles. Léa abandonne ma main et se rue vers le bac des livres pour enfants de son âge. Ses menottes farfouillent dans le tas, plongent dans le grand bac à mots d’enfant, tandis que ses moufles volettent, butinent et virevoltent au-dessus des couvertures aux couleurs de berlingots.
On m’a dit qu’il existe un papillon, le satyre papilio papilionis, qui seconde la mère démangée par ses mains. Il vous déniche l’enfant le plus énervé du lot dans un bac à sable ou sur un manège de la foire, se pose sur son nez. L’enfant veut l’attraper, le papillon s’envole, l’enfant se met debout, marche à la suite du papillon qui zigzague, toujours à portée de main, et c’est ainsi que le papillon et l’enfant à sa suite pénètrent dans la première librairie. C’est imparable.
Léa extirpe du bac un livre qui fait quatre fois la taille d’un album classique : l’histoire d’un petit caillou orange à la métaphysique caillouteuse à la recherche de ses origines. J’approuve son choix d’un signe de tête.
- Pez-ze-tti-no, je déchiffre pour elle, c’est italien, cela veut dire quelque chose comme tout petit, ou très petit...
La petite récupère son album, le serre contre son cœur, me décoche une grimace mi agacée, mi condescendante. Et la voilà installée dans un fauteuil en rotin que les libraires mettent à la disposition des tous petits. Je la laisse à sa lecture et j’erre un moment parmi les livres, les illustrés, attendant que s’opère le processus, la transsubstantiation, le miracle. Ma nuque me picote tant je suis fébrile. J’empoche mes mains avant qu’elles ne défigurent quelques gardiens invisibles du lieu, génies familiers chargés de garantir l’efficacité du rêve, du dépaysement et de l’absence au monde.
Les vieilles libraires qui m’ont reconnue, me sourient. Je réponds à leur sourire. L’une porte une paire de lunettes teintée, l’autre une diode frontale retenue à un élastique - pour déchiffrer les titres verticaux des livres rangés en rayon - et toutes deux un casque de cheveux gris. On dirait des exploratrices. Je les soupçonne de posséder des trésors dans leur cave, et, une fois la boutique fermée, lumières éteintes, de converser, l’une avec le Petit Chaperon Rouge, l’autre avec le Grand Méchant Loup, d’essayer même de les rabibocher.
Je m’approche d’elles. Elles sont encore plus vieilles que dans mon souvenir, plus petites aussi. La taille de Léa, d’une enfant de six ans ou sept ans qui se chausserait chez les fées. Elles sont habillées à l’identique, pantalon de serge grise, chemisier blanc, pour ne pas faire tort aux livres qui préfèrent porter, eux, des couleurs criardes et acidulées qui plaisent aux enfants.
- Léo Lionni marche très bien, m’informe l’une des libraires.
- Un auteur tout à fait de saison, renchérit la seconde.
Je pense à Pezzettino, à son minois orange, à l’île toute en roches brunes, à la mer démontée, et leur dis que ce matin j’ai failli me couper les mains.
- Nous savons, déclarent-elles sentencieusement. C’est à cause de l’automne, du vent, des tourbillons des premières feuilles mortes, des volées d’étourneaux, à cause de tous ces fruits tombés dans le jardin du monde. Les enfants sont un peu comme des chiens fous...
Comme pour confirmer leurs dires, une bande d’enfants apaches dériboule dans la rue emportée par une rafale, tout cris dehors. Un molosse jappe à leur trousse. Une mère fait des moulinets avec ses mains.
- Vous croyez que ça va fonctionner ?
Je leur confie mes doutes. Léa vient d’entrer en C.P., sa maîtresse, une jolie métisse qui fait du lait avec ses dents, m’a dit que ma fille était un peu laborieuse.
- Regardez, m’intime la libraire à la diode frontale.
Je me détourne. Elle a raison. On ne voit déjà plus la tête de Léa. Évaporées ses jolis mèches blondes et ses deux barrettes libellules. Juste le grand livre et quatre mains arrimées à la couverture. Les moufles satyre papilio papilionis au repos. La petite est absorbée par sa lecture, prise, concentrée. Du sirop d’enfant facile à transporter, à contenir, à conserver. Un dragon, même en vrai, surgi des entrailles de la cave, ne saurait la distraire.
J’ai envie de pleurer. Ma joie cascade en perles d’opaline qui s’arrangent toutes seules autour de mon cou. Elles comprennent mon émotion, me proposent un café en attendant.
"Elle a bientôt terminé, ce ne sera plus très long maintenant.
Léa doit être en train de visiter l’île aux Rochers avec le petit caillou orange. Je l’observe une dernière fois. Les moufles semblent supporter seules le livre.
Tandis que Pezzettino rassemble ses morceaux, après sa chute dans la montagne, mon enfant se désagrège. Bientôt rien ne subsiste, ni moufles, ni chaussures.
"Les extrémités mettent plus de temps à disparaître. C’est ce qui retient les enfants à la réalité... m’informe la libraire à la diode.
- Les pieds sur terre, les mains données aux adultes... ajoute la petite vieille à lunettes, qui en a vu d’autres.
Je ramasse le livre tombé à terre, le rapporte à la libraire.
"Vous voulez un papier cadeau ?
- Non, je vais le prendre comme ça.
Je mets le livre sous mon bras, l’album, mon enfant sage comme une image...
Fabienne Juhel
Bibliographie
La Verticale de la lune, roman (Zulma, 2005)
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