Rentrée littéraire 2005 - Premiers romans
Le symbole est beau : pour signer la reprise, après trois mois d’interruption estivale, de ses soirées littéraires, la SGDL présentait hier jeudi 22 septembre quatre premiers romans dont les auteurs furent gratifiés par Alain Absire d’un brillant néologisme, d’une élégance un rien savante : des "primoromanciers". Le président en titre de la SGDL ouvrit la séance par une allocution brève, marquée par sa formule finale lancée à l’adresse des quatre invités et qui résume avec poésie la raison d’être de la SGDL - murs et institution :
Vous êtes ici chez vous ; n’hésitez pas à venir frapper : vous trouverez toujours de la lumière et tout ce dont vous avez besoin.
Saurait-on mieux conforter dans leur démarche créatrice des auteurs qui, avec un premier livre publié, connaissent des griseries inédites mais ne sont peut-être pas encore pour autant engagés corps et plume dans la voie romanesque ? Les avoir distingués d’abord, puis les accueillir ainsi, c’est les inviter à poursuivre, à écrire encore : un talent remarqué demande à être suivi, soutenu - ce à quoi s’applique la SGDL, nous le savons tous, à travers ses manifestations diverses, ses prix littéraires, ses bourses et surtout son assistance juridique et sociale auprès des "auteurs de l’écrit".
Autour de Christiane Baroche étaient donc réunis Christine Avel (Double foyer, Le Dilettante), Jean-Marc Benedetti (Demain, je m’enfuis de l’enfer, Grasset), Fabienne Juhel (La Verticale de la lune, Zulma) et Thierry du Sorbier (Ottaviana, Buchet-Chastel).
Quatre romans remarqués parmi les 90 "premiers romans" publiés en cette rentrée, d’où Christiane Baroche puisa une quarantaine de titres avant d’arrêter son choix sur ceux-là. Une sélection qu’elle avoua difficile, certes, mais qui somme toute s’opéra sans trop de mal, une fois éliminées les productions des thuriféraires du Moi, et celles des pseudo-écrivains dont le vocabulaire n’excède pas 250 mots ou qui usent et abusent du verbe "faire"... Un petit discours d’introduction piquant et plein d’une ironie de bon aloi, fustigeant une propension à la facilité par trop répandue que ne sauraient cautionner les tenants de la littérature de qualité que sont tous les membres de la Société des Gens de Lettres. Le tour de table commença donc, suivant l’ordre alphabétique...
Christine Avel, grande voyageuse née en 1968 et pour l’heure "posée" à Montpellier, raconte dans Double foyer l’odyssée d’un grand myope, Victor, statisticien de son état, qui décide de subir l’opération qui le guérira de sa myopie. Lui qui jouait de ce défaut de vision pour se mettre à l’abri du monde est alors confronté au réel de manière assez brutale.
Dans la pénombre, le signal lumineux du réveil m’agresse. Je suis vulnérable comme une taupe sortie de son trou en pleine lumière. Finie, la béatitude cotonneuse du matin, les confortables à-peu près, les derniers réveils en douceur dans mon petit brouillard personnel. Je ferme les yeux, et je me rendors sur la défensive, dans le flou rassurant des rêves.
Jean-Marc Benedetti, aujourd’hui enseignant en lycée a lui aussi beaucoup voyagé puisqu’il a longtemps enseigné les lettres dans divers pays africains avant d’exercer à Lisbonne la charge de responsable des relations éducatives entre la France et le Portugal. Son héros, Angel, rêve de s’enfuir de l’enfer, de fuir toujours plus loin avec Irène, la femme qu’il aime et, pour cela, il va construire une montgolfière. Il faut préciser qu’Irène est infirmière et qu’Angel est interné en asile psychiatrique...
Pendant qu’il déblatérait, je préparai une mèche (..). Le docteur s’en saisit ; il enflamma l’étoupe imbibée d’esprit-de-vin. L’air chaud pénétra dans le ballon qui se mit à osciller. Il s’éleva un peu. "Oh ! s’écria la foule surprise, ça marche !" et d’un coup poussait des petits cris de loutre.(...) Tous les regards suivaient cette ascension incongrue(...) "Non, vraiment, du jamais vu !" Quelque chose échappait à l’engluage terrestre, un peu de mon âme. Des miettes de magie incomplète, mon enfance.
Lire l’article consacré à Demain, je m’enfuis de l’enfer.
Fabienne Juhel est Bretonne. Enseignante jusqu’en 2004, elle se consacre désormais à l’écriture et La Verticale de la lune porte la marque des fondements et de la terre. Des origines. La narratrice est une enfant d’une dizaine d’années, sans prénom, qui vit dans un vaste domaine planté d’arbres avec qui elle entretient des relations étroites. Mais le lecteur est baladé d’un bout à l’autre du récit...
Oh ! c’est une affaire très simple et terriblement excitante, comme une envie de pollen au déjeuner d’une abeille. Au matin, il faut qu’il fasse soleil, que la lumière perce à travers la clairière pour réchauffer l’écorce, que les oiseaux ramagent pendant que je me déshabille. Puis j’offre mon petit corps lunaire à la matière, mon petit corps chiffonné de nuit à la densité.
Thierry du Sorbier vit à Paris. Après avoir été libraire, il écrit aujourd’hui des textes pour Olga Berluti. Dans Ottaviana, le personnage principal, Amnésie, a la faculté de voler. Sans grand sens de l’orientation cependant... Il va connaître une histoire d’amour avec Ottaviana, mais avant il avait été marié à Melle Labiche...
Dépucelage tardif : il avait 20 ans et demi. Elle était brune, avec de grands yeux rieurs, le sein maigre, et la voix triste. Il l’aimait comme on lit un traité de morale. Avec conscience, sincérité, méthode et vertu. Il ne disait jamais de mal de Melle Labiche avec laquelle il vécut trois années. elle lui apprit les petits côtés des femmes : les traces que font les plis des traversins sur les joues, la cérémonie de la coiffure, le mouvement promenade du menton pour inspecter le maintien de la poitrine, la liste des courses, le pragmatisme dans la conduite des affaires quotidiennes(...)
On parla beaucoup des personnages, de leur psychologie, de leurs réactions ; chacun des auteurs détailla leurs caractéristiques, leur personnalité, comme s’il s’agissait d’amis proches, de familiers - avec une affection amusée et vigilante. Amnésie, Victor, Angel, l’enfant sans nom... et ceux qui gravitent autour d’eux furent évoqués tels des êtres de chair, que l’on peut croiser au détour d’une rue et avec qui on peut entamer une conversation aussi sûrement qu’avec son voisin de pallier. Mais de travail romanesque il ne fut point question - comme si ces livres ne valaient que par leurs personnages. Et l’écriture dans tout ça ? sans elle pas de personnage, aussi fort fût-il, qui tienne la page !Heureusement, on eut quelque aperçu des styles lorsque chacun lut un passage de son livre. Reste qu’à aucun moment ne fut évoqué ce labeur auquel se livre l’écrivain qui tel un forçat des mots doit sans cesse quérir le terme, la phrase, le rythme justes... on ne s’enquit pas davantage auprès de ces primoromanciers de ce qui les avait conduits - quel événement, quelle petite voix intérieure... - sur ce chemin ô combien incertain de l’entreprise romanesque.
Que l’on s’en tienne ainsi aux personnages à l’occasion d’une présentation se justifie : il s’agit alors de donner envie de lire les livres à ceux qui ne les connaissent pas encore et c’est leur ouvrir grande la porte de ces romans que de rendre vivantes, comme ce fut fait ce soir, les figures de papier qui y évoluent. Car les personnages sont sans doute les points premiers - et souvent uniques - par lesquels les lecteurs vont adhérer au texte. L’on s’étonnera cependant qu’au terme de ces échanges, menés de main de maître mais avec une légèreté de ton étudiée par Christiane Baroche - s’adressant aux auteurs d’un ton alerte, semant des reparties vives et bien à propos... - l’assistance ait répondu par un silence blanc à l’invite qui lui était lancée d’interroger les quatre invités...
Sans doute les conversations allèrent-elles meilleur train, une fois tout le monde réuni autour du "verre de l’amitié" : le rapport à l’écriture, à la création romanesque, est très personnel, et peut-être délicat à analyser en public quand on en est à ses toutes premières armes.
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