Il s’agit d’un cancer sur un parterre de violettes, c’est ainsi que Lucio Cardoso résume sa Chronique de la maison assassinée, une seule phrase, cinq cents pages, comme un noyau, une définition quintessenciée. Nous ne disons pas cependant que Cardoso se contente de diluer cette essence primordiale tout au long du roman, bien au contraire : l’intrigue s’y tend de perversion en amours déçus, de haines tues en déchaînements sanguins.
Dans la détestation comme la fascination, Cardoso est profondément marqué par le Minas Geiras, sa région d’origine, terre des grands domaines et des pierres précieuses où se déroule l’intrigue. En apparence les choses sont simples, presque réductibles à un conflit de générations historiques : Nina, créature d’une beauté troublante arrivée de Rio et du XXe siècle, vient conclure un mauvais mariage avec Valdo, l’un des descendants de la dynastie des Menezes, ancienne famille patriarcale qui règne sur un domaine en pleine décrépitude, un jardin embroussaillé et une domesticité vieille comme le Brésil. La maladie forcera la belle à partir pour survivre, elle reviendra, mais là n’est pas l’important.
Les extraits de journaux, de lettres et de confessions se tressent dans une tentative joycienne de reconstitution du présent. Tout s’échauffe, tout prend vie et se brûle en touchant au cancer, Nina, qui tue et enivre par la passion : Valdo veut se tuer pour elle, Ana se soûle de jalousie et Alberto, le jeune jardinier qui était son amant meurt dans de terribles convulsions. Nina le pleurera toute sa vie et voudra le retrouver dans la figure de leur fils, André, en se vautrant dans l’inceste.
Car oui, les lambris vermoulus du domaine des Menezes ne cachent que temporairement les déchaînements de l’âme humaine, dans laquelle Cardoso plante profondément ses crocs pour la déchiqueter. L’amour pousse à la folie, à la mort, Ana, la pieuse et incolore belle-sœur de Nina menace de la tuer par jalousie, car elle aussi aime Alberto. Sur le lit de mort de ce dernier, Ana ordonne au prêtre qu’elle a fait venir de ressusciter celui qu’elle aimait en silence, la passion tourne la foi en psychose incontrôlable, les miracles n’existent plus depuis les temps bibliques... La demeure des Menezes recèle des dégénérescences insoupçonnées ; pour cracher sur la respectabilité de sa famille, Timoteo, intellectuel désavoué, a choisi de passer le reste de sa vie enfermé dans sa chambre, dans le noir, vêtu des robes que portait sa défunte mère. Là encore, l’idée de lubricité, de puissance sexuelle reste liée à ce besoin de destruction, de table rase, Timoteo et Nina se portent une affection réciproque, elle par compassion et quête de soutien, lui parce qu’il pressent qu’elle est la femme qui fera périr la dynastie.
Nina déploie les passions, et puisque le bonheur et l’amour sont impossibles sur le domaine des Menezes, elle porte le mouvement des âmes à l’autodestruction.
Le vieux Brésil des dynasties terriennes était ce pays où les familles s’imposaient aux individus, l’unité du groupe prévalait. Nina fait tout éclater par son charme, son audace, sa violence. L’attraction de ce personnage, de ce cancer, est la plus forte, elle exerce une fascination qui tourne en domination. André, son propre fils, n’y échappe pas :
J’étais surpris, entre autres choses, par son manque de pudeur, elle se dénudait devant moi sans le moindre effort, avec la liberté et la rapidité d’un animal habitué à la vie sans malice ni péché. La manière dont elle marchait en laissant onduler ses hanches, sûre de sa grâce et de sa féminité. L’indolence n’est peut-être qu’un masque. Son secret est là, l’on n’est jamais en mesure de décréter fermement si elle est le jouet de ses passions ou la diablesse machiavélique qui veut tout réduire en perversions et en cendres. Car elle aussi prend sa part de malheur, elle frôle la mort, s’abîme dans la maladie, comme si le domaine des Menezes prenait le pas. Elle ne recouvre la santé qu’en retournant à Rio de Janeiro pour revenir plus forte, quinze ans plus tard.
Nina habite toutes les préoccupations de chacun des personnages qui se confient dans le roman, sa beauté tourmentée leur fait ressentir toute l’intensité du présent, les descriptions circonstanciées de Lucio Cardoso n’échappent jamais à sa pratique poétique, les images animent le réel d’une rare puissance, la langue s’allie à l’intrigue pour créer d’intenses moments de dramatisation. Il est terrible cet instant où Ana implore le curé de Vila Velha de ressusciter Alberto sur son lit de mort ! rarement l’on a donné du désespoir métaphysique une description aussi puissante, l’homme d’église lui-même s’y perd :
Sans plus pouvoir freiner mon émotion, et devant cette voix pathétique qui semblait couler et m’envelopper comme un ruisseau d’ombre, j’ai mis mon visage dans mes mains et j’ai prié, je ne sais pas ce que j’ai dit, des bouts de prière qui montaient à mes lèvres et que je disais automatiquement, tout en suppliant Dieu de prendre ce pauvre être tourmenté en pitié.
Que l’on n’aille toutefois pas croire que l’intérêt de ce livre se concentre entièrement dans de rares scènes choc, érotiques ou même une poignée d’emportements lascifs : Chronique de la maison assassinée surprend à chaque fois que le lecteur l’ouvre, le charme doucereux agit toujours, un peu à la manière de la beauté captivante de Nina, on s’y laisse tenter, l’intérêt s’instille lentement, puis l’attrait devient soudure incassable.
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