Rentrée 2005
Après Univers, univers, pour lequel il obtint le prix Décembre, Régis Jauffret offre à nouveau un roman comme on les affectionne. Dans Asiles de fous, il reprend les thèmes qui lui sont chers et dont il traite avec la même audace, la même fougue : famille, absurdité et vacuité de l’existence.
Le récit débute sur les propos de Gisèle, jeune femme qui déroule à l’infini dans son esprit des histoires d’amour et de ruptures avec des hommes interchangeables. Entre imaginaire et névrose, au terme de ces morceaux de vie mis bout à bout, elle annonce qu’elle va nous narrer la vraie histoire, la sienne. C’est une fable sans morale, sans bestiole, si l’on excepte l’amour, moustique fatigué, dérouté par nos corps de les avoir piqués de sa trompe.
C’est ainsi que Gisèle, qui vit avec Damien - parti en voyage d’affaires pour la journée - reçoit la visite inopinée, au saut du lit, de François, père de Damien.
Prétextant être venu pour changer le robinet, le père loquace, enjoué, s’extasie sur les bienfaits du robinet neuf, couvrant de louanges l’apparat sanitaire, lui prêtant un ego insoupçonné. C’est dans ce moment jubilatoire où Jauffret tire les ficelles d’un inoubliable vaudeville de l’absurde que François annonce à Gisèle que son fils la quitte.
L’auteur, en nous livrant l’anecdote a priori triviale et banale d’une rupture amoureuse, nous ravit par un exercice de style de haut vol où les protagonistes tour à tour laissent surgir leurs plus viles pensées. Commençant par le père, l’auteur dresse le portrait d’un homme pathétique et ridicule, qui déverse ses frustrations sur Gisèle, ressassant vieilles histoires de famille et allant jusqu’à lui proposer une liaison.
Vient ensuite droit une mère hystérique, ultrapossessive et jalouse ; stéréotype jubilatoire de ces mères-mantes religieuses qui, loin de dévorer leurs seuls amants, réduisent à néant leurs enfants et leurs infortunés conjoints.
Entre ces parents omnipotents qui ont droit de vie et de mort sur leur progéniture bénie, Gisèle se dépêtre dans une douleur quasi irréelle pansée par l’alcool et le soleil. Gisèle, grande gagnante de l’histoire, qui entre tous reconnaît au silence ses vertus, assez lucide pour pouvoir, malgré tout, rire de la situation.
Et Damien, le médiocre avorton, encensé par sa mère et regretté par son père, éminemment lâche : il décrit une mère carnivore et incestueuse qui lui a ôté toute chance de pouvoir exister et, vaincu, il ne voit d’autre échappatoire que de retourner à l’asile de fous, chez les siens, dans ces cellules originelles et fiefs de nos démons que nous nommons "familles".
Jauffret use d’une technique qui lui est chère et qui lui réussit : les personnages, tels des pantins désaccordés, ont droit à des chapitres entiers de monologues assourdissants où leurs propos jamais ne trouvent écho de telle sorte que la parole n’est plus vecteur de communication, mais déversoir, poubelle, fouillis chaotique où s’accumulent pêle-mêle tous les non-dits, les cadavres dans le placard, les incompréhensions et les infamies qui, sous la surface, sont le lot de chaque famille.
Dans ce roman monté comme une poupée russe, ne croyez pas que vous échapperez à la surprise car la fin, subtile, fait basculer dans un univers en trompe-l’œil où l’on ne sait plus vraiment qui est qui.
On aime Jauffret parce que, de manière unique, quasi diabolique, il sait mettre à nu sous le vernis luisant les failles imperceptibles de ces microcosmes humains.
Chez lui, l’humanité est un infini copié-collé, tout le monde peut prendre la place de tout le monde, et ceux qui se drapent dans leur singularité ne sont pas moins communs et quelconques que le plus conformistes des bonshommes.
Je croise des femmes, des hommes, devant, derrière, des populations aux fonctions différentes mais formées d’individus en file indienne que je ne trouve pas toujours nécessaire de dissocier les uns des autres.
L’auteur ne se lasse pas de mettre en scène d’ingénieux théâtres de l’absurde, où le ridicule nous arrache des rires jaunes, nous renvoyant à nous-mêmes, à nos vaines existences et nos inutiles débattements. Il transforme des monsieur- et madame-tout-le-monde en des gens plus redoutables que des tueurs en série, un événement anodin en un cataclysme ; les petites fourberies quotidiennes sont des crimes parfaits et au détour d’une page, il nous abandonne ; sceptiques, soupçonneux, nous en venons presque à regarder de travers les honnêtes gens qui peuplent nos chaumières.
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