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Théâtre
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De grands volets abîmés, un vestige de pierre entamée, une table de jardin en fer usée, deux chaises en semblable état, une renversée, l’autre debout. Le poète est assis et tient une lettre - il lit, il parle, il s’adresse dans le lointain à un jeune poète - que son rang social a destiné à se faire soldat - qui lui demande, de sa modeste situation, écoute et conseils. Rilke s’adresse à lui avec une humilité rare, une tendresse... une tendresee exquise : là se trouve le fond du Maître, un tel tact, un velouté de voix d’un lyrisme délicat et fervent. Il écarte la question technique - il ne discutera pas la qualité de ses vers - pour avoir saisi le vrai fond de la demande du jeune homme : un guide d’existence, l’assistance de l’aîné dans le cheminement vers son être, le sens de sa vie.

Rilke est un poète de cette zone entre l’intérieur et l’extérieur : à ses jours, le Poète écrit le plus souvent dans sa chambre - Mallarmé - et la chante : lui est un poète de l’intériorité. Il s’agit de trouver en soi la voie, la nécessité suprême d’écrire - on n’est poète que si l’on devait périr de se voir retirer l’écrire. Mais ce poète de l’intériorité -qui se retirera dans le château de Duino pour écrire ses plus belles élégies - est un poète voyageur qui se recueille au contact des choses, toutes choses : antiques romains comme lieux d’un jardin clos ou décadence du Paris moderne dans ses Cahiers qu’il prépare, sans privilège face à l’oeil du Poète qui éclaire tout d’une même teneur supérieure.

Au milieu des vivants et cocasses détails liés aux nécessités quotidiennes - les problèmes de la poste, l’impossibilité de supporter la foule haïe, la misère qui empêche d’offrir même un de ses propres livres... - s’élève une voix qui creuse une voie sacrée, divine. Dieu avance, est gros en nous, ou peut-être est-ce nous qui sommes gros de lui, pour autant que nous demeurions dans l’Ouvert - la clairière de l’être pour Heidegger - comme l’enfant, notre Maître.

Sur le poète, autour de lui, la clarté - ou est-ce l’ombre ? - joue et varie, croît.. ou bien... plutôt, ce sont bien la clarté et l’ombre qui coulent, s’épandent comme de lentes eaux calmes, le pouls secret du monde - mystiques, sur le Poète qui se doit de creuser cette voie secrète, cette voie que le monde technique des marteaux et des clous dénerve, fait fuir dans l’oubli - ce qui nous est notre propre, notre mystère ineffable, l’Inconscient : lieu des passages du Poète et ses quêtes, et qui croît ici sur scène, autour même de la scène et de la salle les enveloppant dans une inquiétante et grondante présence supérieure ou plus profonde.

Haro alors sur la critique aux propos de chapelle constitués de mots de pierre, de paroles gelées - critique incapable d’Entendre qu’un fond secret vibre et se recueille en la seule et unique Langue : la Poésie. Le poète est le Maître pour le correspondant, et dans l’Europe qui s’arme (l’adaptation tait étrangement ce fait que le correspondant, officier justement, est happé par la machine prussienne), il est la tendresse même, dénué de vanité, seulement capable d’un dévouement infaillible pour ce jeune homme dont nous ne connaissons ni les lettres, ni même les vers - sauf un poème réécrit par Rilke dans un étrange fétichisme qui montre bien le rapport plus que méthodique qui se joue.
De ce jeune homme, nous suivons cependant les affres et angoisses - la Solitude - avec les mots de Rilke : alors ces lettres font bien un Drame, ou deux peut-être... Drame d’une jeune âme en quête de ferveur et de confiance, et que l’on devine blessée d’une sincère inquiétude, qui joue son existence dans l’écriture - et le Drame du Maître aussi, qui réveille l’Existence oubliée, effarée,abrogée, perdue par l’Homme moderne - la technique menace et blesse l’essence humaine - et dégage la nécessité, l’exigence de la Difficulté, du Devoir. Il s’agit de se traiter sans indulgence et d’écrire dans la considération du sens de l’Existence, de la mort et du Divin - la Bible était un des deux livres indispensables de Rilke.

Alors, le jeu de Niels Arestrup irradie et marque d’une voix grave et recueillie la profondeur de ces lettres - une voix, un jeu qui en cernent toutes les nuances de ton et d’émotion, les finesses mêmes, par une présence physique époustouflante de justesse et de sobriété. Il incarne pourtant un Poète d’à peine une trentaine d’année, mais tant mature que le nombre des ans n’a plus de sens : sur scène il peut se lever devenu Rilke, s’encadrer de lumière, s’auréoler de ferveur et tendresse - être littéralement possédé de l’esprit du poète et enlever le public ravi en des zones nébuleuses et supérieures.

À voir immanquablement, ou plutôt, à Voir.

Lettres à un jeune poète (Rainer Maria Rilke)
Adaptation :
Bernard Grasset et Rainer Biemel
Mise en scène :
Niels Arestrup
Avec :
Niels Arestrup
Collaboration artistique :
Isabelle Le Nouvel et Glorient Azoulay
Lumières :
Marie-Christine Soma et Pierre Gaillardot
Son :
OLivier Innocenti et Christophe Oger
Durée du sepctacle :
1 h 30

Visitez le site du Théâtre La Bruyère



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Samuel Vigier, le 20 septembre 2005 - article1880.html
Du mardi au vendredi à 21 heures - samedi à 17 h 30 et 21 heures.
Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Métro Saint-Georges
Tél : 01 48 74 76 99
De 15,00 € à 36,00 €.
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