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Drame en cinq actes

En autant de parties qu’une tragédie classique compte d’actes se construit le drame existentiel d’Alex Cleave, acteur de théâtre contraint d’abandonner son métier - provisoirement ? - à la suite d’un blanc de mémoire. Avec en corollaire une mutité aussi momentanée qu’absolue et inopportune. S’exprimant à la première personne - "je" étrange d’un individu qui s’éprouve à la fois distinct du monde et dépourvu de "moi" - Alex Cleave s’érige en reporter de sa propre vie, racontant son quotidien d’homme désemparé tout en s’aventurant le long d’une difficultueuse introspection, intercalant sans cesse plusieurs strates chronologiques, celles des souvenirs plus ou moins lointains, celle de son présent d’écrivant, et enfin celle où s’inscrivent les prémices de ce cheminement. 

Ce blanc, cette rupture qui jeta derrière lui quarante ans de carrière tandis que s’ouvrait devant lui l’inconsistance floue d’un avenir dont il ne distinguait rien, ressemble fort au symptôme d’une détresse inexprimée parce que trop criante sans doute, et inexprimable par des gestes ou par des mots. Ce blanc, c’est l’absolu néant - plus encore que les ténèbres, que l’on peut toujours supposer hantées -, c’est l’impasse dans laquelle il s’est fourvoyé à force de fuir et de ne pas percevoir la réalité comme il l’aurait dû. La réalité que lui imposent une fille au psychisme perturbé - schizophrène peut-être, mais jamais la maladie dont elle souffre ne sera nommée - une épouse avec qui il entretient des rapports passionnés et ambivalents, et une profession qui tient davantage de la fuite que d’une vocation. Aussi ce trou de mémoire, en l’acculant à renoncer aux planches, intervient à point nommé pour le contraindre à "faire face", comme l’on dit. Confrontation que le refuge prodigué par son métier rendait impossible. 

Le cheminement introspectif d’Alex Cleave commence de manière assez prévisible par un retour vers l’enfance, mémoriel certes mais aussi éminemment concret : il s’installe seul dans sa maison natale, désertée depuis la mort de sa mère. La mère et la maison métaphorisant la mère par tous ses aspects forment une paire indissoluble, qui sera en quelque sorte la pierre angulaire d’une auto-analyse d’où émerge une trinité féminine classique - la mère, la fille, l’épouse - à laquelle s’adjoint la figure ambiguë de Lily, fille adoptive potentielle mais dotée d’une puissante aura érotique. Au fil des pages, Alex Cleave apparaît comme son propre médecin légiste, s’efforçant de séparer aussi minutieusement qu’il le peut les éléments qui composent son psychisme. Et le récit qui naît de ces opérations, d’où sourd un humour cruel, aux teintes glauques, oscille constamment entre des pôles moins contradictoires que complémentaires : passé et présent, fantômes et êtres de chair, visions rêvées et réelles... Des liens se tissent entre ces zones, des réseaux de correspondances sensitives se dessinent par le biais de comparaisons et de juxtapositions éblouissantes - parfums et sonorités colorées, couleurs odoriférantes - recomposant ainsi un environnement selon les lois qui régissent l’intériorité du narrateur. C’est un réel entièrement intériorisé qui apparaît, comme si, en voulant le conquérir, le narrateur se débrouillait pour lui échapper. Jusqu’au dernier acte, où la gifle du deuil le ramène brutalement à ce réel avec lequel il avait tant de mal à pactiser.

Vaste chantier de reconstruction, Eclipse n’offre d’ailleurs de véritable prise que sur son maître d’œuvre, ce narrateur, dont le "je" a des résonances quasi autistiques. Les autres personnages ont cette étrangeté de l’objet perçu de manière parcellaire - un regard, un geste, une toute petite partie du corps - mais avec force détails. Rien d’étonnant à cela : comment pourrait-on attendre d’un narrateur ouvertement en rupture de ban avec lui-même - et donc avec le monde, avec autrui - qu’il parvienne à restituer la vibration charnelle, vivante, des êtres qu’il croise, qui de près ou de loin partagent sa vie ? Pourtant Eclipse ne peut que toucher de plein fouet celui qui le lit. Parce que ce "je", malgré sa singularité si affirmée, pose une question dont les termes sont en tout être humain : comment être au monde ? comment s’accommoder de ce qu’il offre ? sans y répondre, le roman de John Banville montre juste qu’il y a des chemins à prendre. A chacun de choisir le sien.



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Isabelle Roche, le 26 février 2004 - article188.html

John Banville, Éclipse (traduit par Michèle Albaret-Maatsch), 10/18 "domaine étranger", 2003, 288 p. - 7,80 €.

Première édition : Robert Laffont coll. "Pavillons", 2002 - 19,70 €.

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