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Romans
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Rentrée 2005

Avec un regard pareil en première de couverture, le blanc des yeux rendu fluorescent par le bleu aquatique ambiant - ce regard dardé droit sur vous par le visage grave d’une enfant qui semble vouloir vous clouer sur place, difficile de résister... difficile de ne pas entendre ce titre comme une invite pressante susurrée à votre oreille par le livre lui-même, depuis son présentoir. Je parle d’expérience ! et la quatrième, en termes d’appels lancés au lecteur potentiel qui viendrait à s’aventurer tout près du beau volume bleu, n’est pas en reste : Superbement écrit, parfaitement observé, ce thriller psychologique remarquable...
Stop. Il n’en faut pas plus : le livre est déjà sous mon bras.

Ça commence plutôt bien, très bien même : un premier chapitre énigmatique, assez court, brassant des faits fragmentaires, où l’emploi de la deuxième personne empêche de déterminer qui est le narrateur et quel est son point de vue - à la fois proche et distancié. Suit un récit à la première personne qui va se déployer sur deux périodes : en 1993, le "présent" de la narratrice - Lara Quade, une jeune étudiante presque trentenaire - et dans les années 70 - l’enfance de Lara, là où gît le nœud infernal qui lui a pourri la vie et l’a poussée à renier son prénom de naissance, Lorraine, pour le changer en Lara. On subodore que l’intrigue va, grosso modo, se résumer à une quête visant à lever un "lourd secret familial"... Banal à pleurer, d’accord. Mais ici, en l’espèce, assez bien amorcé, avec en guise de catalyseur une mystérieuse enveloppe contenant un billet de concert, et un inconnu prénommé Zedrick, aussi repoussant qu’attrayant. Ce qui accapare l’attention - bien plus que ces préliminaires - c’est l’écriture, comme hachée menu par endroits, faisant la part belle aux phrases elliptiques souvent réduites à un seul mot. Et puis ces incises en italiques, comme si la voix de la narratrice se dédoublait - non, pis que cela : se démultipliait. Les mots se répètent, génèrent un rythme circulaire ; le ton change, aussi, se fait enfantin dans les passages émergeant des années 70, avec ses capitales à Maman et à Papa. Une écriture que l’on a envie de qualifier de schizophrène, qui provoque un malaise trouble, analogue à celui engendré par ces voix rauques sortant d’un corps de fillette dans les films d’épouvante...

Et puis voilà que tout se gâte à la seconde partie, quand Lara / Lorraine entreprend en même temps de retrouver ce mystérieux Zedrick et d’affronter physiquement les ombres de son passé en retournant à Lake Shaheen, où elle a grandi. Le récit se linéarise, presque entièrement confiné à l’année 1993 ; il s’avachit, tel un château de sable sapé par le ressac. Quant à l’écriture, elle devient plus narrative, plus banale aussi voire maladroite : ainsi ces répétitions obsédantes, travaillées de telle manière qu’au début elles passaient pour un effet stylistique, perdent tout intérêt. Dès lors, ce qui de prime abord avait des relents inquiétants, sulfureux, glauques - enfin bref, ce qui était de nature à faire frissonner devient proprement grotesque. Voilà que la narratrice, qui a retrouvé son Zedrick et a compris qui il était, constate platement J’étais en train de tomber amoureuse, les symptômes étaient reconnaissables. Ce sentiment de flottement, d’abandon. Cette sensation de légèreté ! Et cette certitude d’être protégée ! 
S’ensuivra l’inévitable scène érotique, impétueuse et sauvage, relevée d’un zeste incestueux - et comme si cela ne suffisait pas, il faut que les draps du lit d’amour soient fétides, et les odeurs corporelles puissantes...

Tout cela aurait pu passer si l’écriture avait conservé ce cachet qu’elle avait dans les premières pages. Or celles-ci semblent avoir demandé à l’auteur un tel effort qu’elle n’a pu le soutenir au-delà d’un demi-roman... Un peu comme si elle avait dû chasser une propension naturelle à donner dans les pires stéréotypes du mélo sordide en plaçant ses phrases sous haute surveillance, et qu’à mi-chemin, cette inclination, comme tout naturel indûment repoussé, soit revenue au triple galop. Un galop tellement triplé qu’en lisant cette affligeante seconde partie, ce qui précède en prend un sacré coup. Et ce qui avait subjugué au début tourne au grossier, au caricatural, tel le parallèle appuyé entre le physique blessée de Lara / Lorraine et son intérêt pour les automates assorti d’une référence explicite à "l’inquiétante étrangeté" freudienne ou, pis que tout, l’affreux cliché de l’homme inconnu d’un abord plutôt déplaisant mais que la jeune fille frêle ne peut s’empêcher d’amener chez elle finir la soirée... 

Emmène-moi emmène-moi : le cas typique d’une promesse littéraire non tenue. Beaucoup de séduction au départ pour une déception bien amère au bout du compte...
Ah, encore un mot : Lauren Kelly est, de l’aveu même de l’éditeur, le pseudonyme d’une célèbre romancière américaine. Je crois avoir trouvé de qui il s’agit. Mais ne comptez pas sur moi pour achever d’écorner ce demi-secret : à vous de jouer les détectives...



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Rrose Selamoor, le 12 septembre 2005 - article1868.html
Lauren Kelly, Emmène-moi, emmène-moi (traduit de l’anglais - États-Unis - par Nadine Gassie), Albin Michel, août 2005, 280 p. - 19,00 €.
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