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Pôle noir
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Les héros de la littérature ont pour eux d’être immortels. Bien souvent, pour peu qu’ils aient une prétention à revenir dans une nouvelle aventure, leur renommée dépasse celle de leur créateur et, dans leur égoïsme le plus prononcé, ils n’hésitent pas à le vampiriser et à annihiler toute velléité d’indépendance. Sir Arthur Conan Doyle en a fait les frais, lui qui, un jour maudit, a fait sortir de sous sa plume Sherlock Holmes. Le lecteur peut, en effet, toujours citer Le Chien des Baskerville ou Une étude en rouge. Qui connaît La tragédie du Korosko ou Raffles Haw ? Afin de s’en sortir, il se résolut à le tuer. Mais devant la pression populaire, qui n’hésitait pas à le qualifier de meurtrier, il créa, avant l’heure et avant Dallas, le rebondissement du "mort qui en fait ne l’est pas tout à fait voire pas du tout".

Et puis, parce que ce héros a hanté des lecteurs qui sont devenus auteurs, on a créé le pastiche. Et, de fait, le pastiche holmésien (les personnes intéressées se plongeront dans la lecture du Mémorial Sherlock Holmes présenté par Jacques Baudou et Paul Gayot aux éditions Terre de Brume) est un des plus en vogue. Nombreux s’y sont essayés avec plus ou moins de talent : des auteurs à la renommée modeste - qui se souvient de Jack Ritchie et de sont Affaire d’identité ? - et d’autres qui sont devenus des monstres sacrés (Isaac Asimov et Le Crime ultime).

Là-dessus, on arrive au milieu des années 90. Jean-Bernard Pouy (JBP) redécouvre la Poulpeuze, bière bretonne descendante de la Lancelot, et crée Le Poulpe. À moins que ce ne soit l’inverse ! Et comme il est intelligent et que, surtout, il ne veut pas s’enfermer dans un carcan, il se dit que son héros, une fois né, il va l’abandonner pour mieux permettre une adoption par d’autres adeptes de la plume. Le Poulpe est là. D’auteur, JBP se transforme en jardinier. Le reste est une histoire de greffes et d’engrais. Notre compère a les doigts verts. Bien souvent les greffes prennent. Puis, il y a quelques ratés. Les greffes sont moins réussies. La propriété vire le jardinier, balance ses outils et se décide à le remplacer par le maître d’hôtel. Le résultat est édifiant. Certes, les nouvelles plantes sont propres mais elles sont immaculées, sans vie et ne ressemblent en rien à ce qu’elles étaient à l’origine. Voilà comment une abomination naît. Là où d’aucuns auraient vu de bons pastiches, le spécialiste est obligé - contraint et forcé - d’y voir une réelle suite aberrante.

On nage alors en plein marasme. On regarde et on relit les premiers et on s’apitoie sur une mort, certes annoncée, des plus cruelles et puis... Et puis... On oublie les fondamentaux. On oublie qu’un jardinier, ça plante des graines un peu partout. Et quand ces graines viennent d’un des plus grands auteurs, elles s’immiscent évidemment dans l’esprit des uns et des autres au gré du vent. Max Obione, les graines, il connaît. On peut même dire que c’est surtout le grain, qu’il connaît. Quand on le lit, on se dit qu’il l’a dans la tête. Le Poulpe méritait ses pastiches - bien que la bonne centaine d’auteurs qui se sont attelés à ses aventures vaille déjà pour une sorte de déclinaison officielle du pastiche. Avec le Calmar, c’est chose faite. Et niveau esprit du Poulpe, c’est avec brio.

Maintenant, pour parler de Calmar au sang, il me faudrait quand même oublier JBP et son Poulpe. Mais c’est dur. Toute la lecture rappelle ce héros. Même si des différences d’approche existent. Le Calmar est un peu plus maudit que son père. Il voyage en moto en 2018 dans une France presque méconnaissable. Ses envies anarchistes sont toujours là. Son avion aussi. Et il n’hésitera pas à le faire voler pour mieux lancer toutes ces bombes qu’il soulève. Les méchants sont toujours aussi vils et mesquins. Et les rencontres du Calmar permettent toujours autant d’espérer. Le genre humain subsiste. Dans un monde où chacun espionne pour l’autre, la bonté et la beauté surnageront. Le Calmar hésitera trop à croquer de la donzelle et la laissera filer. Il est trop franchement énamouré de sa Chéryl à lui, de sa Lilas. Mais ce n’est pas grave. Le rouge à lèvres est beau et l’imagination féconde.

Le talent de Max Obione, avec Calmar au sang, qui aurait mérité d’être un "vrai" Poulpe, est dans cette greffe dont je parlais auparavant. La terre était prête pour l’accueillir. Son secret ? Sûrement un mélange équilibré de respect, d’appropriation du héros - ce que JBP souhaitait par-dessus tout - et de folie. Vous me direz que pour parler de poulpes et de calmars, il aurait mieux valu se référer à la génétique qu’au bouturage mais il y a un point commun : la greffe. Et celle-là a parfaitement pris.

Vous pouvez retrouver les Éditions Krakœn sur leur site, bien conçu et qui présente toutes leurs parutions ainsi que l’actualité de leurs auteurs.


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Julien Védrenne, le 12 septembre 2005 - article1867.html
Max Obione, Calmar au sang, Éditions Krakœn, mai 2004, 231 p. - 9,00 €.
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