Décidément, Houellebecq, c’est un séisme force 20 sur une échelle de Richter dont les graduations ont dû être repensées tout exprès... La polémique, ici, bat son plein. Quoi que l’on pense de la place médiatique monopolisée par cet auteur, nous ne pouvions, au Littéraire, refuser le débat à nos rédacteurs qui se lancent dans la mêlée avec un talent consommé ! François Rall, on s’en souvient, avait ouvert le feu. S’attirant presque aussitôt les foudres de Mehdi Clément. À qui, bien sûr, François s’est empressé de rétorquer ce qui suit...
Il n’en a pas fallu davantage pour que Mehdi réagisse à son tour - mais le débat littéraire vire, là, au règlement de compte personnel... Nul doute que les perturbations vont enfler, la tourmente se creuser et les bourrasques continuer de souffler autour de cette île possible. Mais peut-être allons-nous briser là ?
Au fond, nous avons maintenant matière à alimenter un autre débat : non plus sur le livre lui-même - son contenu, son esprit, son style... etc. - mais sur la polémique qu’il suscite... Au terme de quatre articles se répondant les uns les autres, avec une virulence notable, peut-être vaudrait-il la peine d’ouvrir tout grand un oeil qui saurait prendre ses distances et poser sur ce brassage verbal un regard aiguisé, amenant de salutaires réflexions périscopiques ?
La Rédaction
Je conçois que ma critique ait été expéditive donc maladroite et vasouillarde, qu’elle ait en certains points loupé le coche sous le coup de la précipitation, mais me balancer à la tête, pour me punir, des noms d’auteurs aussi prestigieux qu’Alexandre Jardin, Christine Angot ou Camille Laurens n’aidera pas vraiment le débat - je ne doute pas que mon contradicteur, pour en parler avec autant de fougue, les ait lus en détail, moi j’ai préféré m’en tenir à ce qu’en dit Pierre Jourde dans ses ouvrages. Il est probable que Houellebecq soit bien meilleur que ces gens-là mais ça n’est parce que tout ce petit monde fait de la daube qu’il faille se prosterner devant notre "Nietzsche des classes moyennes". La Possibilité d’une île est un roman intéressant certes mais en tant que chroniqueur, j’ai le droit de me boucher le nez quand ça me plaît, non ?
Ce qui me choque dans le dernier Houellebecq, ce n’est pas son pessimisme ou sa noirceur - Bret Easton Ellis, Selby ou Ellroy me vont beaucoup mieux dans ce domaine - mais le côté réducteur de sa pensée et de son style. J’ai vécu la lecture de son livre comme une lourde succession d’enfoncements de portes ouvertes sur notre désespoir (on naît seul, on vit seul... etc. ce genre de choses ânonnées jusqu’à plus soif) et sur le vieillissement (toujours ce cliché des jeunes qui baisent et des vieux qui pâtissent). Cette recension répétitive de maux déjà exposés (avec de l’humour, eh oui) dans les Particules ou Plateforme, se double d’un mépris de ses personnages (excepté Vincent et Fox le chien), essentiellement féminins, réduits aux
sempiternels clichés : Gros cul l’intello collante, Esther la salope sans sous-vêtement, Isabelle la dépressive n’aimant pas le sexe... etc.
Quand je parlais d’imagination, je pensais à un style qui accorde au récit la possibilité de sortir des stéréotypes et des déterminants dans lesquels Houellebecq passe son temps à enfoncer ses personnages. Je pensais à une langue suffisamment puissante et évocatrice pour ne pas avoir à énoncer sans cesse sa pensée, surtout quand elle tient en partie à des propos de comptoir. "Une imagination profonde" - dont il est dépourvu - c’est plutôt celle de Lovecraft ou des écrivains du dix-neuvième dont il se réclame. Mais bon, je n’ai rien compris à l’essence de Houellebecq ; il intellectualise donc il faut lui jeter des fleurs...
Est-il répréhensible de parler des limites stylistiques de l’écrivain Houellebecq, de la pauvreté et de la linéarité de son univers romanesque ? Balzac n’oubliait pas de nous attacher à ses personnages, quels qu’ils soient et de nous montrer avec style la versatilité et la faiblesse de l’âme humaine quand elle est confrontée à des phénomènes sociaux qui la dépassent. Huysmans dans À vau-l’eau arrive à décrire la vie médiocre et pauvre de Folantin en utilisant toutes les ressources d’une langue riche, sans jamais tomber dans la caricature, lui. Est-ce à dire que le monde dans lequel Balzac et Huysmans évoluaient était infiniment plus riche que le nôtre et donc plus apte à produire de la langue ? Je me garderai de répondre à ça.
Houellebecq n’éprouve pas de dégoût pour l’homme mais de l’indifférence. Désolé mais je vois précisément dans ce livre plus de mépris et de haine que d’indifférence dans son évocation des humains. Daniel a beaucoup de compassion pour lui-même mais assez peu pour le reste de l’humanité, qui vaut en général moins que son chien, sympathique compagnon d’ailleurs, sûrement le meilleur personnage du roman.
Quant à l’humour, ce n’est pas faire injure à un auteur travaillant dans le registre satirique que de lui reprocher d’être caricatural et la plupart du temps auto-complaisant.
En quoi peut-on critiquer sa vision du monde ? Dans quelle mesure est-elle bancale ? Répondre à ces questions, c’est essayer de voir au-delà d’un énième enfonçage de porte ouverte (une humanité privée d’amour et de souffrance ne serait plus humaine. Non, pas possible !?) et risquer, c’est vrai, le contresens et la contradiction. C’est goûter certaines de ses observations sur notre modernité spectaculaire, parfois justes, souvent faciles ; c’est ressentir la souffrance de Daniel, universelle il est vrai mais aussi plombée par la complaisance. C’est, pourquoi pas, s’interroger sur cette promesse de vie éternelle que nous offrira peut-être un jour la science par l’intermédiaire du clonage.
Mais c’est aussi éprouver de la gêne devant ses recyclages béats de Science & vie, sa tendance à réduire l’humain à de vagues déterminismes biologiques et à de pauvres clichés rebattus, devant sa bienveillance publicitaire même pas déguisée pour la secte Raël et ses lubies new age. C’est enfin se confronter à une vision isolée et étroite de l’existence qui produit une langue plate et des décors sans
relief (une villa espagnole, le Lutétia, quelques bars, quelques "touffes", quelques "seins", des pauvres, au loin, heureusement) et qui se prétend si péremptoirement la nôtre qu’on a une folle envie de renvoyer l’auteur/narrateur à sa médiocrité de beauf esseulé et égoïste.
Bien sûr il y a continuation de l’œuvre et du propos entamé notamment avec les Particules mais je serais plutôt tenté d’y voir de la répétition et de l’enlisement dans les mêmes travers stériles. Je conçois mal l’enthousiasme qu’on peut avoir vis-à-vis d’un écrivain dont le style ne semble pas tant le reflet de notre époque que celui de ses talents limités.
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