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Poésie
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Le point de vue minéral de la parole vivante
&
La conjugaison signifiante des contraires

Essayiste, enseignant, traducteur, calligraphe, romancier et poète, François Cheng est avant tout un éveillé qui évoque l’exaltation de l’exil dans la tension extrême des instants. Il choisit de chercher à la source des pierres le souffle de l’initiale, conscient que de son pied il n’y a qu’un pas pourtant séparé par tant d’ abîmes. Poète de la promesse, François Cheng descend au cœur du dire pour palper l’impassible porteuse des douleurs du monde avec ses mots afin de transfigurer l’informe en présence et le butoir en horizon dans la signifiance verticale des strates striées. Dans la nécessaire conservation de la vie et du rêve, du chant et du rythme, François Cheng extirpe l’ingratitude enfouie au plus profond du rocher. Pour piocher en ses plis le tourment et la joie, pour prévoir en poète ce déploiement où lave et phénix ne feront qu’un. Dans cette merveilleuse anthologie poétique, la pierre est un professeur qui apprend la patience à celui qui ne fait que passer, qui révèle la porte des lieux et la clé des temps à celui qui dans l’élan sait la lire. Celui qui renouvelle la présence entre laves et rosées et qui malgré ses privations tient le nœud des racines au passage de l’ouragan.

Parfois sous nos mains calleuses
Brisant les frimas figés
Un ange renaît sourire

F
rançois Cheng dialogue avec le rocher, recueille sa parole tel un chaman qui a su écouter son chant. Il a fixé la formule pour révéler le (mi)lieu, microcosme minéral qui contient le feu et la source, pour mettre au jour avec des mots la lumière qui fixe la sûre demeure de l’instant. Il incite à la méditation et au passage qui délivre, à la lucidité d’un parcours aussi alerte que serein, dans la fragilité des instants et des signes, dans l’alliance vertigineuse des épiphanies et des franchissements, des incarnations et des métamorphoses.

Senteur de brume ou de tonnerre
Fouillant le corps jusqu’au vertige
Torrent de lait rompu d’extase
Jailli du fond vers nul ailleurs

François Cheng va jusqu’à l’épuisement du dire pour accéder enfin au chant par le pur silence. Pour accéder au poème par la rutilance des allitérations dans la non-dualité du sens, pour dire avec force que nus nous sommes (...) Car nous étions seuls à avoir dévisagé la fulgurante nuit à l’instant où la lumière fut.

Seule lune sur seul étang
D’où s’envole l’oie sauvage
Vers l’infini ouvert
Au-dedans de toi-même

Diamant, or, argile, quartz, gemme, rubis, agathe, améthyste, silex, émeraude, lave, météorite, basalte, cristal, galet, jade, et d’autres joyaux brillants de mille joies, étincelant de mille lumières. François Cheng décline la pierre pour la faire parler, pour capter dans le prisme pérenne la mémoire du passé, pour comprendre le pacte de l’animal et de la fleur dans la rumeur des rochers. Il invite à l’écoute de la claire cascade (...)pour que soit mélodie et pour que soit son écho qui ravive le sang et le chant au creux de la roche fêlée. François Cheng met des mots sur la mousse pour faire parler les arbres en nous-mêmes, redonne vie au bois mort et nous fait consciemment céder à l’antique blessure guérie par la résine du temps, à l’âpre ivresse de l’immense, sachant qu’à la pointe de la cime le jour terrestre prend mesure de son vaste règne.

François Cheng répond à l’appel de la mer et de la lune pour faire entendre le cantique des épousailles dans un concert d’échos, pour porter la soif toujours plus loin que l’oasis. Il fait parler la forêt se livrant aux flammes de l’automne, nous montre le saule natal près de l’étang qui d’après les pleurs s’abandonne à la paix, chante la nudité à l’unisson. Il s’interroge sur l’infini et l’éphémère sachant que la gloire née d’une main d’homme a glissé d’entre les murs.

Dis donc ce qui vient de toi.
Dis tout ce qui te soulève
Au-dessus des contingences.
Le monde attend d’être dit,
Et tu ne viens que pour dire.
Ce qui est dit t’est donné :
Le monde et son mot de passe.

Car on peut décrire une cascade mais comment décrire le monde de son point de vue ? En entendant peut-être le chant de François Cheng qui sait restituer la parole des pierres et des oiseaux, des insectes et des arbres, des fleurs et des fruits, des branches de la forêt qui bavardent sur les berges du poème. Mais aussi des chevaux des lézards, des poissons et du cerf, du crapaud, des corneilles, des goélands qui survolent le vers tracé par les oies sauvages. François Cheng chante la brise dans les branches, monte jusqu’au sommet des syllabes qui font sens, contemple jusqu’à l’heure extrême, jusqu’à l’écœurement et au retournement. Jusqu’à ce que surgisse dans le sol du secret le rythme intrinsèque du ciel.

Viendras-tu à l’heure, Seigneur ?

François Cheng évoque la voix de l’amour dans un sillage soudain filant comme une étoile, évoque la source du songe cachée derrière les yeux et la propagation de l’ombreux infini au rythme révélé, dit que ce qui ne peut se dire ne se dira pas et que ce qui ne le peut sera dit sans cesse. Entre terre et ciel François Cheng renaît à la Nature toujours surprise dans sa nudité, fait éclater la brûlure en bourgeons, écrit jusqu’à l’éclatement de la couleur, chante l’abandon au battement solidaire entre deux abîmes et mêle avec sentiments les racines au silence du roc.
Il dénude la nuit jusqu’à ce qu’il ne reste que l’inouï battement du cœur, l’interroge jusqu’à ce qu’en jaillisse le jour pour savoir si elle est juste, pour vérifier si elle est vraie, jusqu’à ce qu’elle fasse de nous ses confidents et s’inscrive à son tour dans la divulgation consentie.

Est-il parole qui soit tienne
Est-il regard qui soit toi

Il nous invite à prolonger avec lui le chemin constellé, à courir encore vers les appels de l’ivresse et à boire à la coupe de lune, à lire dans le lys le furtif rayon qui passe, à goûter la dernière goutte de pluie dans l’étang du vide éclaté, à sentir ce parfum de tilleul qui soudain étouffe ces lucioles égarées sur l’étang de la mémoire.

François Cheng laisse advenir le vide et génère la grâce, renomme les choses à neuf, saisit le jour qui donne à vivre et la nuit qui donne à voir pour entrer de plain pied sur la voie vraie méditant la racine de toute chose et de tout chant.

Le Vrai toujours
Est ce qui naît
d’entre nous
Et qui sans nous
ne serait pas

Renaissons donc à la vraie vie à l’orient de tout, retrouvons-la de rive en rive ouverte, invitons-nous comme la mer au pur effacement, pénétrons davantage le cœur du soir avec aux lèvres le goût de la foudre et de la sève, dans l’ombre immobile des bambous et dans ce centre d’où viennent les murmures, là où l’ordalie dédiée participe aussi à l’ordre divin du dire. Le jour et la nuit, l’eau et le feu, le roc et la cascade, Yin et Yang réconciliés par le Tao qui régule l’alternance des forces inverses dans un poème écrit dans le registre du vent et du vide. Parce que sa voix témoigne du monde vu de l’intérieur, elle s’incarne dans le verbe pour travailler à la conciliation des forces cosmiques dans l’infinie résonance des choses qu’il nous faut célébrer.

Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants

Dans sa préface qui comme toujours tient du prodige, André Velter évoque cette parole sans autre exemple ralliant la voie orphique, ce troisième souffle si singulier, porteur de vie et de lumière, qui voit et qui vient de très loin pour résonner au plus près, dans la conjugaison signifiante des contraires.
Une telle transmutation échappe au creuset ordinaire comme au commerce habituel des signes, elle n’est à l’œuvre que pour s’affranchir à égalité du gain et de la perte, de l’exploit et de l’échec. François Cheng, rajoute Velter, a souvent souligné quelle jubilation le saisissait au simple énoncé d’un vocable et comment, syllabe après syllabe, les sonorités libéraient alors le sens et tout un charroi de sensations et de réminiscences. (...) C’est ce troisième souffle qui, en chaque poème, relie le nuage et l’éclair, la frayeur et l’appel, l’équilibre et le chaos, la nostalgie et la surprise de l’éclosion.

Dans les pas de ce poète on peut donc lire la preuve d’une promesse page après page partagée, la certitude sacrée d’un serment immuable, et strophe après strophe toujours, le signe secret d’une transformation. Parole minérale à peine murmurée, les mots justes et sincères de François Cheng sont nés du seul silence et de la source, dans le mouvement même du Verbe qui concilie le sens. Ce grand poète nous porte sur l’autre rive dans l’élan rythmé de sa promesse qui non seulement a su tenir parole mais qui aussi a su choisir chemin. D’où cette évidence qu’à l’orient de tout et que dans l’ombre ici offerte, l’homme de longue errance assoit enfin royaume.



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Pierre Bonnasse, le 10 septembre 2005 - article1862.html
François Cheng, A l’orient de tout - Œuvres poétiques (préface d’André Velter), Gallimard Coll. "Poésie", septembre 2005 - 5,70 €.
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