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La réaction à l’article de François Rall n’a guère tardé... La Possibilité d’une île ou l’explosion d’une polémique...

Ça débute sur un aphorisme populaire qui rassure : On juge un arbre à ses fruits. C’est tout à fait adéquat et plus que prompt à donner le ton pour une critique très remontée où l’on cherche à s’attaquer "au texte, rien qu’au texte" du dernier Houellebecq. C’est encore plus prompt de considérer la littérature à la lumière de ce type de propos de comptoir. Alors parfois, si, il sera question du texte, notamment dans l’évocation suffisamment vague pour ne rien dire d’un style froid, sec et volontairement définitif, ce qui, il me semble, ne correspond pas tellement à l’idée que je me fais du style d’un auteur surtout lorsqu’il s’agit de quelque chose de volontairement définitif : en quoi l’auteur de polar Chester Himes (La reine des pommes), qui aime à rendre la phrase sèche comme un coup de trique, n’a-t-il pas de style ? En revanche, ce qui est volontairement définitif, c’est la mauvaise foi de ce critique : C’est la mort de l’humanité que l’auteur nous vend, la mort des religions, de l’humanisme, des sentiments et des désirs, de tout espoir en général.
Oui, effectivement, Houellebecq ne décrit pas le monde merveilleux de Candy ou les aventures du Captain Planet dans son œuvre. Visiblement notre critique, dans cette bouffée de lyrisme "volontairement définitive", semble le découvrir. Cependant, au début, il évoque la saveur doucereuse et nauséabonde des Particules élémentaires, ce qui tendrait à démontrer qu’il a lu ce livre et pourtant...

Difficile de ne pas constater une évolution dans La Possibilité d’une île par une forme de clôture du projet des Particules élémentaires, il suffit de relire la fin de ces dernières. Au fait, Houellebecq n’écrit pas que des romans, mais aussi des poèmes, il a même débuté par une biographie de Lovecraft (Contre le monde, contre la vie) où il décrit par exemple certaines techniques littéraires de cet écrivain pour se les réapproprier par la suite. Ce premier ouvrage a, par certains côtés, valeur de manifeste esthétique. Morceaux choisis en vrac :
Les héros de Lovecraft se dépouillent de toute vie, de toute joie humaine, deviennent purs intellects, purs esprits tendus vers un seul but : la recherche de la connaissance. Au bout de leur quête une effroyable révélation les attend : [...] la présence universelle du mal (p. 137, éditions J’ai lu) ;
Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre (p. 14) ;
Howard Phillips Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie. Encore que, sur ce dernier point, le résultat ne soit pas garanti (p. 106) ;
On peut opportunément comparer un roman traditionnel à une vieille chambre à air placée dans l’eau, et qui se dégonfle. On assiste à un écoulement généralisé et assez faible, comme une espèce de suppurations d’humeurs, qui n’aboutit finalement qu’à un confus et arbitraire néant (p. 65).
Une fois que l’on a des citations de ce type en tête, il faut relire Houellebecq et l’on comprend mieux - surtout si l’on manipule un peu ces propos pour les remettre dans le contexte des Particules par exemple.

Houellebecq le répète à longueur d’interviews, ses références romanesques (non pas nécessairement philosophiques) se situent essentiellement dans le XIXe siècle et particulièrement chez Balzac. Je développe ce point, parce qu’il apporte un premier élément de réponse à la question du pessimisme chez Houellebecq, indépendamment de ses influences philosophiques. Peut-être faut-il rappeler que le désespoir, le pessimisme, la réaction contre la modernité, sont des thèmes balzaciens par excellence. Je ne suis pas certain que notre critique aurait dénoncé Balzac dans une posture de petit-bourgeois impuissant, égoïste et triste. Il ne s’agit pas d’établir un rapport quelconque de légitimation des écrits de Houellebecq par ceux de Balzac, il s’agit de dire simplement que le désespoir n’est pas un sentiment d’époque, comme notre critique cherche à le laisser penser à la fin de sa chronique, mais un sentiment tout court et notamment dans la littérature.

On ne peut pas affirmer le plus péremptoirement du monde : Tout entier dans ses postulats et ses conclusions, ce livre théorique, pauvre en humour, donne peu de plaisir si ce n’est à ceux qui comme l’auteur veulent en finir avec l’homme. Personnellement j’y vois la possibilité d’une ânerie. D’abord, je ne crois pas qu’un livre doive être obligatoirement drôle pour être bon et je ne crois pas non plus, et ça c’est très important, qu’un livre théorique soit autre chose qu’un roman. La grande difficulté de nombre d’auteurs actuels - et ça c’est un sentiment d’époque - est qu’ils n’arrivent plus à théoriser quoi que ce soit dans leurs opuscules branlants si ce n’est leur inutilité manifeste (cf. Alexandre Jardin). Une grande part d’entre eux n’est plus intellectualisée (voir la petite liste en fin d’article) et Houellebecq, lui, quoi qu’on en dise, est intellectualisé, avec quelques autres mais si peu. La question que l’on aurait dû se poser est la suivante : en quoi peut-on critiquer sa vision du monde ? Dans quelle mesure est-elle bancale ? On ne peut pas répondre à cette question en raccourcissant les angles et affirmer tranquillement que c’est un livre-essai qui prophétise la destruction nécessaire de l’humanité telle qu’elle est.
Houellebecq sait très bien - il le dit ouvertement - qu’il n’est pas classe, qu’il dit des conneries parfois (sur l’Islam par exemple) et que tous ses livres ne sont pas bons (Plateforme).

Le postulat principal de La Possibilité d’une île est le suivant : voilà, nous ne serons plus humains le jour où nous ne ressentirons plus de désespoir pour rien. En substance, c’est le message que Houellebecq infuse dans ses ouvrages. C’est vrai, c’est moche, décidément pas classe, mais humain. Désolé. Quand on ne pourra plus rire (les néo-humains du futur ne rient plus et cela, le critique ne le remarque pas), quand on ne pourra plus se rendre compte que l’amour est un sentiment ambivalent, alors on ne sera plus humain. Il suffit de lire le texte pour s’en rendre compte, rien que le texte. C’est un contresens parfait et une erreur d’interprétation de voir dans les lignes de La Possibilité autre chose qu’une forme de désespoir antimoderne dans un monde où l’on rit des sketches idiots de Daniel1, le texte encore. Les multiples Daniel à venir perdent peu à peu de leur substance humaine pour ne devenir, sous les coups de boutoir de Sœur suprême, qu’un tas de chair animée. C’est aussi un livre sur le vieillissement, notamment dans l’opposition entre ces deux femmes, Isabelle qui perd avec les années de sa superbe et la petite jeune avec un string rose et la trajectoire de Daniel. Passées dans le prisme de Houellebecq, effectivement la jeune n’aime pas Daniel1 mais elle baise bien et la vieille l’aime mais elle ne jouit pas, c’est on ne peut plus dans la ligne du livre qui est on ne peut plus cohérent sur ce point.

Certes, cet écrivain a de nombreux défauts. Cependant, si l’on s’attaque à la seule teneur du texte, comment peut-on lui reprocher d’écrire un Évangile du dégoût pur, que cette époque semble attendre avec joie, comme un fêtard enivré espère la nausée du matin, c’est précisément juger un texte hors de la question du seul texte. D’abord, je crois que personne n’attend Houellebecq où que ce soit avec "joie", en faisant la fête (Houellebecq a lu Philippe Muray et il pense que c’est un "homme de droite intelligent"). Dégoût ne signifie rien dans ce contexte, il ne trouve pas sa cible : Houellebecq n’éprouve pas de dégoût pour l’homme mais de l’indifférence. Il interroge, avec un goût de la polémique que je laisse à l’appréciation de chacun, l’avenir de l’humanité et plus généralement celui d’une nouvelle forme d’humanité.

Dire que l’ambition prophétique n’est jamais soutenue par un style ample, par une imagination profonde c’est montrer clairement que l’on n’a pas saisi l’essence des livres de Michel Houellebecq. Et puis d’abord, qu’est-ce que c’est un style ample et une imagination profonde ? Peut-être s’agit-il des attributs de gens talentueux comme Amélie Nothomb, qui torche ses bouquins en deux-deux avant de nous les mettre sous le nez chaque année depuis dix ans, comme Marc Lévy, qui est à la limite de se moquer ouvertement de ses lecteurs en leur proposant des histoires indigentes où il ne se passe rien, c’est sûr c’est plus intéressant. Et puis Marc Lévy, quel style ! Ce sont peut être aussi des gens comme Camille Laurens, Philippe Claudel, qui se rase la tête pour avoir l’air sérieux, Alexandre Jardin, qui ne sert tout simplement à rien, ou encore Jean-Marie Rouart, qui n’est plus capable de raconter autre chose que ses vacances à Venise. Voilà, tout ça, pas de doute, c’est quand même plus intéressant que Houellebecq, c’est plus sympa, c’est moins dégoûtant, c’est loin de nous mettre sous les yeux la néantisation totale du monde. Évidemment, dans les bouquins de Christine Angot ou de Philippe Delerm on n’y trouve pas de manifeste anti-humaniste, parce qu’en fait on n’y trouve rien.



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Mehdi Clément, le 7 septembre 2005 - article1857.html
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, Fayard, août 2005, 485 p. - 22,00 €.
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