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Rentrée 2005

Pour l’honneur des femmes !

Richard Millet nous entraîne dans un bien étrange hymne à la femme, chanté par un homme d’une éternelle candeur à l’égard de la gent féminine mais porteur d’une étonnante théorie sur le rapport des forces liées à la beauté, ou à la laideur, des personnes qui se rencontrent et qui tentent de tisser, malgré tout, malgré les convenances, les on-dit, les peurs et les fantasmes, une histoire qui n’est pas toujours une aventure. Cet homme qui aimait les femmes, comme le héros éponyme du film de François Truffaut, cinéaste qui a ses faveurs, est laid. Se dit laid. Se trouve laid surtout d’après le regard de sa mère qui le rejette depuis son divorce. Il a un visage disgracieux, et dans le petit village du Limousin où il grandit, sous le regard protecteur de sa sœur aînée, on l’affuble des surnoms les plus délicats dans le patois local : laidasson, crapounaud, limassou... Quand ce n’est pas la litanie des métaphores qui l’assomme à chaque fois qu’il paraît ou que l’on évoque sa présence : laid comme un pou, comme un crapaud, un cul, comme les sept péchés capitaux, face de silène, tête de gorgone, épouvantail... Sa laideur le chasse alors prématurément de l’enfance. Pour tenter de survivre il se rapproche dangereusement des adultes. Il plonge dans le grand bain un peu trop vite mais, en s’appuyant sur l’expérience puisée dans ses lectures, il découvre très vite que le monde est coupé en deux : le domaine des femmes et le reste du monde, et que le reste du monde est encore le domaine des femmes, celles-ci n’étant pas seulement la moitié du monde mais, d’une certaine façon, une terre inconnue où les hommes tentent d’établir un campement [...] qui leur donne l’illusion d’être les maîtres.

Torpillée par la honte, la colère deviendra l’arme contre la folie. L’idée d’une vengeance naît en lui sans que réellement il s’en rende compte. Il apprend à regarder les femmes se déplacer, émettre une idée, se taire. Il subit aussi la terrible morsure du désir qui vous coupe en deux l’espace d’un instant. Qui vous empêche de dormir. Le sexe semble s’imposer comme le mode de survie, comme un expiatoire. Le désir le brûle au point de le contraindre à aller très vite voir les prostituées des bas quartiers. Il n’y trouvera aucun soulagement car, trop vite éteint, ce désir qui n’est que le besoin de consolation impossible à assouvir, recommencera à couler dans ses veines en quête d’un regard différent, d’une tendresse qui n’est pas de mise dans l’amour tarifé. Il veut être beau, il veut se sentir beau, lui qui ne supporte pas la laideur chez ses contemporains, qui hait les obèses et leur transpiration. Il s’avoue laid mais s’impose un code : laid soit, mais d’une laideur aristocratique, plus proche de Mirabeau que de Qasimodo. D’ailleurs, la laideur a aussi sa place sous les feux de la rampe, du succès légendaire de Michel Simon à Simone Weil, dont Bataille a fait le modèle de l’impressionnante Lazare du Bleu du ciel, il n’y a qu’un pas. Il le franchira, un jour. En étant écrivain. Un jour. Pour l’heure, convaincu qu’être beau cela se traduit aussi par un comportement exemplaire, il suivra les prescriptions de sa sœur pour qui rien ne vaut le mot juste, car la vraie laideur résidant, selon elle, dans le mauvais usage d’une langue, dans l’irrespect de la syntaxe, dans une prononciation relâchée, un ton précipité, haletant, vulgaire, il n’aura de cesse de s’appliquer à être précis dans sa façon de s’exprimer. Ainsi, placé à 20 ans à la mairie de Paris grâce à la filière corrézienne, il deviendra très vite le rédacteur en chef d’un hebdomadaire politique voué au locataire de l’Hôtel de Ville.

Il ne sera pas un tombeur, certes non, et une année doit bien s’écouler entre chaque conquête, mais il aura su, lui plus que tout autre, s’affranchir des idéaux désuets qui conditionnent l’approche des femmes, belles ou laides. Car il comprendra très vite que l’intuition féminine, laquelle n’est souvent que l’intelligence de situations où la générosité des sens entre en jeu est une ouverture sur l’autre monde, celui des vérités au-delà du miroir qui lui renvoie son image détestée. Il ira donc contrarier le destin qui le verrait bien se donner la mort ou s’isoler des vivants. Il osera aborder la plus belle fille du lycée et gagnera un rendez-vous un soir de neige où le silence ouaté augmentera la puissance du souvenir. Il vivra son miracle, cet hapax que ce premier baiser donné à une belle fille qui l’accepte sans ciller.
L’après, comme toujours, sera plus difficile. Car réitérer son exploit ne sera pas chose aisée. Et même lorsque derechef il pourra serrer une assez jolie femme dans ses bras et la déshabiller, lui faire l’amour, la lente descente aux enfers qui suivra - ces instants pénibles où la conversation ne vient pas, où la complicité n’existe pas - lui imposera une litanie de questions obsédantes qui ruineront ses espoirs et l’empêcheront de dormir...
Mais que recherchent ces femmes qui se donnent à un homme qu’elles trouveraient repoussant si elles le rencontraient dans une soirée ordinaire ? Est-ce un culte obscène où elles prétendent s’unir à une divinité, voire se sacrifier à elle ? Est-ce seulement une part de folie mise à jour par l’amour physique qui les mettrait en relation avec le chaos, l’archaïque, les mythes les plus sombres... La psyché féminine n’a pas été totalement percée par Freud et Lacan, loin s’en faut.
Sont-elles réellement prêtes à se sacrifier, à occulter la part solaire de leur vie pour se donner entièrement, ou est-ce une nouvelle pirouette qui masque l’idée de permettre aux hommes d’échapper à eux-mêmes, de se transformer, se sauver, même au prix de tragiques illusions, en ravivant en eux ce qu’il y a de meilleur, mais qui n’est que la face cachée lumineuse du pire ? La question reste posée.

Il abandonne assez vite l’idée de voyage, après un périple au Canada qui lui aura permis de séduire une hôtesse proche de la retraite et donc ouverte à plus de compromis. Encore une désillusion, une liaison qui s’achèvera dans la tiédeur d’une séparation par usure. Ne plus voyager alors, car, de toute manière, ne peut-on aller plus loin qu’en un ventre de femme ?
S’engageant ouvertement dans la voie du sexe plutôt que du sentimentalisme, de l’amour physique uniquement car s’interdisant d’aimer - et encore moins de procréer - voici notre narrateur attentif au plaisir des femmes. Amant doux, à l’écoute du corps de son amante, il développe un don pour l’acte tel qu’il devrait être toujours accompli : donner pour recevoir, écouter pour jouer juste. Car les femmes sont souvent obligées de feindre le plaisir, faute de l’éprouver, pour ne pas entrer elles-mêmes dans le désespoir et ne pas éloigner les hommes, mais bien se les attacher, les garder, ce qui en dit long sur la condition féminine, digne en tout point de pitié, puisqu’une femme non seulement tire rarement du plaisir de son partenaire, mais est en outre obligé de le mimer. Ainsi, il apprend le langage du coït et comprend qu’il convient de le séparer du sentiment, de l’affection que l’on peut éprouver car il relève d’une autre science, d’une alchimie toute physiologique qui n’ouvre la porte des songes qu’après, sur la seule fracture de l’orgasme. En effet, on ne jouit pas de quelqu’un, ni même de soi, mais d’avoir suspendu le geste par lequel on a été sur le point de dévorer autrui, de se l’approprier comme une victime, en le mettant à mort par la jouissance - ne dit-on pas, baiser à mort ? -. C’est pourquoi nulle femme ne peut dire que nous jouissons en elle ; c’est de nous-mêmes que nous jouissons, de notre néant, désespérément.

Ecrit dans une langue classique maintenue à flots par un jeu de miroir dans lequel se reflètent distorsions, souvenirs, descriptions, sentiments et détails physiques, pour construire ce rythme unique des phrases qui semblent sans fin, tel un cours d’eau qui serpenterait dans la matrice de nos émotions, mais qui chutent, toujours, sur l’élément majeur, l’indispensable point qui précède le mot juste, ponctuant ainsi la mélodie d’un dernier éclat, ce livre est un véritable moment de bonheur arraché à la pesanteur du quotidien. Il ouvre quantité de cloisons que nous avions pris bien soin de calfeutrer pour ne pas avoir à nous en occuper. Il impose sa vision des relations homme/femme et parvient, avec un humour délectable, à évoquer des situations sensibles, difficiles, qui n’ont pas toujours l’attention que nous devrions y porter.
Trente-deuxième livre d’un auteur trop injustement oublié des récompenses littéraires (hormis le prix de l’essai de l’Académie française, en 1994), c’est un livre magique, un livre à tiroirs offrant une maxime qui devrait être apprise par cœur à l’école et récitée tous les matins du monde pour ne jamais l’oublier : [il faut] penser que la vie est une libre construction et non un destin avec lequel on ruse pour se croire libre.
Nous donnons de la voix pour demander aux jurés frileux des prix d’automne d’oser couronner ici une plume majeure de la littérature française au sommet de son art.



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François Xavier, le 6 septembre 2005 - article1854.html
Richard Millet, Le goût des femmes laides, Gallimard coll. "La Blanche", 2005, 197 p. - 15,90 €.
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