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La Possibilité d’une île - Rentrée 2005
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Rentrée 2005

Faisons fi des considérations médiatiques sur le lancement de La Possibilité d’une île et attaquons-nous au texte, rien qu’au texte. On juge un arbre à ses fruits dit un proverbe qui a hélas de plus en plus de mal à s’appliquer aujourd’hui. Ces fruits houellebecquiens ont-ils le goût douteux de Plateforme, la saveur doucereuse et nauséabonde des Particules élémentaires ou les délices tristes d’Extension du domaine de la lutte ? On nous dit qu’il n’est de meilleur miroir du contemporain que celui que nous tend cet écrivain obsédé par la sexualité. Y a-t-il ici un style qui nous emporte, une vision et une puissance à la hauteur du vacarme qu’on nous impose ? Pour le savoir, attaquons la lecture, chers amis.

Daniel a construit sa fructueuse carrière de comique sur le cynisme et la méchanceté. Il se voit comme le reflet d’une époque médiocre et sans espoir. Peu à peu, son existence nourrie de la haine des autres se délite. L’amour n’y changera strictement rien. Il aura aimé deux femmes dans sa vie : l’une, Isabelle, qui l’aime sans jouir, l’autre, Esther, qui baise sans l’aimer. Daniel n’entrevoit d’issue à son malheur que dans une hypothétique réincarnation, promise par la secte des Elohimites - inspirée à Houellebecq par les Raéliens - dont il rencontre plusieurs fois le prophète. La promesse des Elohimites sera tenue puisque chaque épisode de la vie de Daniel est commenté par ses descendants néo-humains, Daniel 24 et Daniel 25. Ces clones, membres d’une néo-humanité libérée du désir, sont le résultat de la disparition quasi-totale de l’humanité. Daniel détestait les hommes, ils ont disparu et c’est tant mieux ! Ne restent sur Terre, parmi quelques hommes revenus au stade primitif, que des néo-humains aux vies quasi végétales, dont certains ont la nostalgie de l’amour et des relations humaines.

Il y a un double mouvement dans le livre de Houellebecq, celui d’une descente inexorable dans la désespérance et dans la haine, puis d’une remontée prophétique vers une nouvelle humanité, créée sur les ruines de l’ancienne. L’histoire tient de l’anticipation toute proche, de la science-fiction de demain et elle est glaçante, presque insoutenable. C’est la mort de l’humanité que l’auteur nous vend, la mort des religions, de l’humanisme, des sentiments et des désirs, de tout espoir en général. Il y a, porté par un style froid, sec et volontairement définitif (Les relations humaines naissent, évoluent et meurent de manière parfaitement déterministe, aussi inéluctable que les mouvements d’un système planétaire), une négation de toute espérance et une néantisation totale du monde. C’est un livre-essai qui prophétise la destruction nécessaire de l’humanité telle qu’elle est. La possibilité d’une île est un véritable manifeste anti-humaniste, porté par une haine trouvant enfin son débouché dans la science, seule capable d’en finir avec l’homme.

Daniel n’aimant que son chien Fox, dont la mort le bouleverse, on parlera une fois de plus du cynisme de Houellebecq, de son art de grand moraliste déçu des hommes, on le comparera, comme entendu à la radio, à Voltaire, à Swift ( !!!). On me rétorquera enfin que notre prophète envisage la possibilité d’une île, c’est-à-dire d’une autre humanité, plus pacifique, fondée sur l’amour. Je continuais quand même au fond de moi, et contre toute évidence, à croire en l’amour dit notre "Nietzsche des classes moyennes" comme il se définit, et c’est très touchant, quand on met cela en balance avec de sympathiques phrases telles que : Je n’avais jamais éprouvé de sympathie pour les pauvres, et aujourd’hui que ma vie était foutue, moins que jamais.
Bien sûr, on ne peut entièrement amalgamer l’auteur et son personnage mais constater que cette posture de petit-bourgeois impuissant, égoïste et triste que Daniel-Michel adopte systématiquement engendre un livre lourd, long et dont l’ambition prophétique n’est jamais soutenue par un style ample, par une imagination féconde. Les intermèdes futuristes sont exsangues, les descriptions sans épaisseur. La générosité n’est pas son fort, il ne croit pas au style, malgré quelques efforts notables dans la seconde moitié du livre, plus agréable à lire que la première. Tout entier dans ses postulats et ses conclusions, ce livre théorique, pauvre en humour, donne peu de plaisir si ce n’est à ceux qui comme l’auteur veulent en finir avec l’Homme. Avec ses chapitres comme des versets de la Bible (Daniel 1,2, Daniel 24,11), Houellebecq aura écrit un Évangile du dégoût pur, que cette époque semble attendre avec joie, comme un fêtard enivré espère la nausée du matin.

Lire la réponse de Mehdi Clément



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François Rall, le 7 septembre 2005 - article1848.html
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, Fayard, août 2005, 485 p. - 22,00 €.
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