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Rentrée 2005

Derrière Ran-Mositar se devine Mostar - cette ville de Bosnie scindée en deux par la Neretva, dont les deux rives furent jointes au XVIe siècle par un pont de pierre d’une seule arche, véritable prouesse architecturale. La charge symbolique de ce pont n’est plus à évoquer : à lui seul il représentait l’endroit où l’Orient et l’Occident s’étaient donné la main (Pedrag Matvejevic in Collectif, Carnets de Sarajevo- Tome 1 : Rencontres européennes du livre de Sarajevo, Gallimard, juin 2002). Mais il fut détruit en 1993 pendant la guerre civile qui déchira l’ancienne Yougoslavie. En 1998 l’Unesco décide de reconstruire le pont tel qu’il était, redonnant vie de la sorte autant à la parcelle de patrimoine humain qu’au symbole de paix et de concorde. Il fallut deux années de recherches pour percer les secrets de sa construction, et dix autres années de travaux. Le chantier fut, lui aussi, à l’image de cette concorde que l’on souhaitait non seulement symboliser mais voir s’installer vraiment : les ouvriers venaient du monde entier. Aujourd’hui le pont de Mostar resplendit de sa seconde jeunesse et a même renoué avec une joyeuse tradition : les plus téméraires prennent plaisir à l’utiliser comme plongeoir...

Dans le roman de Franck Pavloff, on est en période d’après-guerre, et on reconnaît sans peine, aux noms de lieux ou de personnes, quelque région balkanique. Mais ce n’est qu’une question de consonance, de sonorités : les noms sont imaginés. Même si Mostar se lit presque à l’identique dans Ran-Mositar. Un écart qui correspond à la juste distance que s’est ménagée l’auteur entre réel et fiction pour pouvoir créer de toute pièce et en même temps laisser intelligibles suffisamment d’indices pour que le lecteur puisse identifier les éléments réels qui feront sens. Il ne s’agit pas d’un simple souci de préserver la liberté créatrice du romancier en s’affranchissant des servitudes qu’aurait impliquées une référence trop étroite aux événements historiques. Cette façon d’user du réel, de le transfigurer de telle sorte qu’on le reconnaît peut-être mieux que s’il était présent de manière documentaire répondrait plutôt à un espoir de faire sourdre, à travers le roman, quelque vérité qui soit d’ordre universel et dépasse autant le contexte spatio-temporel que l’individualité des personnages mis en scène. Le roman n’est pas prétexte à dépeindre l’Histoire, c’est l’Histoire qui sert de prétexte à l’énonciation d’une vérité qui transcende les particularités d’un temps et d’un lieu. Conte, fable, plutôt que "roman historique" - çà et là se repèrent des parentés avec ces légendes issues de vieilles traditions orales colportées de générations en générations afin d’édifier le commun des mortels...

Dans le chaos et la grande énigme des devenirs de l’après-guerre, un homme, Schwara, en cherche un autre.
De ville en village, il passe. Rencontre des gens et demande après celui qu’il cherche. Saisit de ces réalités humaines dont il comprend trop bien l’horrible portée. Par exemple que l’origine géographique - ceux de la montagne, ceux des vallées, de l’Ouest, de l’Est, du Nord, du Sud... - parle toujours plus fort que les traités de paix : plus que de naître d’un père et d’une mère, on est d’une terre. Et selon sa localisation, on plaît ou on déplaît à celui que l’on a en face de soi. C’est la parole de la terre contre celle de la chair et du sang. Il prend la mesure de l’impossibilité du pardon, de l’oubli quand les blessures sont trop profondes.
Mais il prend aussi le temps de laisser derrière lui un travail accompli - et d’autres traces, comme des messages de paix : de petites figurines sculptées dans le bois, une phrase qu’il sème comme le Petit Poucet ses cailloux blancs. "Le monde est illisible." Constat à faire sien comme une leçon plutôt que balise d’un chemin à retrouver... 
À méditer, également, cette formule géométrique dans laquelle il enferme la sagesse : 
- Le rond, tu n’en ressors jamais, le carré est trop parfait, il t’enferme, le rectangle s’étire à l’infini, peu fiable. Tu les rassembles tous, tu obtiens le losange, une figure idéale, assez déséquilibrée pour que ta pensée s’y glisse, et pourtant cernée par les quatre côtés qui la guident.

Comme face à Schwara qui erre, Irini et sa fille Luria, toutes deux terrées à Ran-Mositar dans un logement en ruines, gagnant à la dure de quoi survivre - Irini sur les chantiers, Luria la nuit qui vend son corps et fait taire à coup de gin la douleur qu’a inscrite en elle le viol subi pendant la guerre. Schwara, Irini, Luria, l’homme recherché... tous ces êtres blessés vont finir par converger en un point tragique où se lit avec une force magnifique l’absurdité des guerres, l’impossible extinction des rancœurs qu’elles installent, et la brûlure inguérissable des blessures qu’elles ouvrent. La reconstruction du pont, sa clef de voûte mêlant l’olivier et la pierre ne changent rien à l’affaire : il est des béances qui ne peuvent se refermer.

À mi-chemin entre un réalisme cru, qui laisse éclater le parfait cynisme de cette "vie qui continue" et s’assoit sans vergogne sur les souffrances encore vives notamment dans l’épanouissement du centre thermal de Tarina, où les curistes enduits de boue souillée de cadavres semblent se vautrer à plaisir dans l’ignominie de leurs indifférences, et une atmosphère fabuleuse tissée de phrases ailées - soit remaniant des métaphores figées : Il fallait laisser filer l’instant gris où les chiens et les loups pactisaient pour mordre au moindre faux pas, ne pas s’interroger, laisser son corps flotter dans le chaos du samedi soir, taire ses blessures, ne pas hurler. ou bien prenant simplement leur essor poétique, Chaque instant n’était qu’un instant, la minute qui venait effacer la minute d’avant, il n’avait jamais existé que pour les secondes qui s’égrenaient avec la sérénité d’un collier de pluie. - et de personnages à la limite des figures féeriques, Le Pont de Ran-Mositar est aussi une véritable forêt de symboles. Une forêt profonde, luxuriante, pleine d’une ineffable lumière, et dont il serait vain de vouloir énumérer les essences : ce serait briser d’avance le charme qui procède de leur découverte, et par là gâcher la lecture.

Il n’y a pas de leçon à tirer de ce roman pourtant si riche de sentences lumineuses, et de demi-mots où se lovent tant d’évidences. Seulement une lucidité sans voile - celle qui invite à consentir au mystère, asséné sans ambages : "Le monde est illisible." 
Le mystère : tout est là. Infrangible il demeure - peut-être est-il la condition sine qua non pour que perdure l’art. Et par là même l’humanité.



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Isabelle Roche, le 4 septembre 2005 - article1846.html
Franck Pavloff, Le Pont de Ran-Mositar, Albin Michel, août 2005, 264 p. - 17,50 €.
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