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Entretiens
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Parce qu’il aime les rencontres, qu’il prend le temps d’écouter celui qui le questionne et qu’il a confiance dans le potentiel de celui qui le lit, parce qu’il a comme objectif de partager sa vision du sublime via ses livres, ses articles ou cet entretien, c’est un plaisir de vous présenter Pierre Bonnasse, auteur et chercheur en littérature et états de conscience modifiés.

Provocateur d’épiphanies, il aborde l’e-terview d’un esprit ouvert aux merveilles et vous emmène visiter son territoire des vertiges, là où les mots poussent le lecteur dans le vide pour qu’il y ouvre tout simplement ses ailes.


Pierre Bonnasse, vous étudiez depuis trois ans les relations entre littérature et enthéogène à l’Université de Pau. Quels sont les facteurs qui vous ont poussé dans cette voie ?
Pierre Bonnasse : Permettez-moi d’abord de vous remercier pour cet entretien. Morrison a écrit que "l’interview est une nouvelle forme d’art", conception à laquelle je crois et j’aspire, aussi je tâcherai d’être le plus rigoureux possible, car cet exercice, aussi périlleux que passionnant, m’incite au dépassement et me pousse à la jubilation d’être via le va-et-vient vertigineux de la parole et la vélocité du verbe. Et parce que cet entretien s’inscrit dans votre rubrique intitulée "Dans les cordes", il doit participer au poème en s’inspirant du combat de boxe. Il s’agit donc de voler comme un papillon et de piquer comme une abeille. De voler et de piquer pour faire voltiger le verbe, et surtout de sourire, pour faire jaillir de ce cœur à cœur une joute joyeuse.

Les facteurs sont nombreux et tous liés les uns aux autres, car je crois fondamentalement que tout est lié et que tout est Un, que le hasard n’existe pas (ou presque... cela dépend de quel point de vue on se place ou de quelle attitude on adopte face à l’existence). Nous y reviendrons certainement. Je parlerai donc, pour être précis, de facteurs qui m’ont poussé, non pas dans "cette" voie, mais sur la Voie. Car qu’est-ce qui m’intéresse dans ces relations littérature/enthéogène ? Certains s’imaginent (vérifié par expérience vécue) que je participe souvent à des cérémonies chamaniques ou à des sessions improvisées façon Timothy Leary... Eh bien non ! "Prendre et s’abstenir" écrivait Michaux : il y a certainement dans ces infinitifs beaucoup de vérité, bien que je ne sois par particulièrement "de type buveur d’eau", comme ce dernier a pu l’écrire à son propos. Mais ça viendra peut-être.

L’intérêt que je porte à ces relations réside essentiellement dans l’expérience spirituelle et sa transmission, plus précisément dans la capacité que ce type d’expériences a à induire une expérience de cet ordre. Tout est là. Donc étant un raccourci prodigieux qui n’a d’égal que son ambivalence (le paradis et l’enfer se côtoient de près), l’enthéogène, associé à l’écrivain qui l’absorbe, génère une littérature d’une richesse exceptionnelle pour qui cherche à comprendre le sens de l’existence et l’incroyable potentiel humain. Mais j’ai pu observer que ces expériences entraînent parfois chez certains de sérieux troubles. Aussi je recommande la plus grande prudence. Entre la diabolisation et l’apologie il y a un juste milieu sûrement plus sage et qui évite bien des problèmes. Il faut donc être honnête lorsqu’on aborde ces questions et ne pas chercher à prendre tel ou tel parti, ou s’empresser de légitimer cela en le passant directement au crible d’une idéologie dualiste de type "c’est bien" ou "c’est pas bien" ou "j’aime" / "j’aime pas".

Une telle attitude est d’ailleurs bien caractéristique de la pensée occidentale et de la conscience ordinaire et séparatrice. L’attitude qui me semble juste nécessite de dépasser ces dualismes primaires pour s’inscrire dans une quête rigoureuse de la vérité ("vérité" dans un sens ontologique : j’entends par là ce qui est vraiment et non pas ce que je crois être, nuance fondamentale). Dans l’introduction de l’anthologie, j’évoque La promenade sous les arbres de Philippe Jaccottet, un texte intelligent qui peut nous aider à prendre le recul nécessaire face aux écrits visionnaires puisqu’il nous incite à évaluer le degré de vérité des visions évoquées.

Pour répondre à votre question et pour revenir aux facteurs, je dirais que tout a commencé quand j’ai pour la première fois plongé dans le poème. Plonger, à n’en plus revenir...
Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question ? Vous savez, après avoir lu Charles Duits et Aldous Huxley, il est bien difficile de ne pas chercher à en savoir davantage... Considérons-les donc comme de forts facteurs et la réponse passera enfin comme une lettre à la Poste. L’intérêt d’un tel sujet de recherche réside aussi dans le fait qu’il est résolument transdisciplinaire, faisant appel, outre à la littérature, à l’anthropologie, à la psychologie, à l’ethnobotanique, à l’histoire, à l’art, aux sciences religieuses... tous les aspects de la recherche sont là.

Dès la rentrée universitaire, je continuerai mes recherches au sein de l’École Pratique des Hautes Études (en co-tutelle avec l’Université de Pau) - et prenez-le comme un koan si le cœur vous en dit - tout en élargissant mes recherches dans une logique de réduction. Car comme le disait Sénèque, on est nulle part quand on est partout. Et Dieu sait s’il est facile de se perdre ! Ma problématique reste toujours la question de la quête de conscience en littérature, autrement dit, dans la vie. Les enthéogènes ne sont pas les seuls raccourcis : il en existe d’autres, mais nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler un jour. Disons simplement que mes recherches sont à cheval entre la littérature et les sciences religieuses, en d’autres termes, portées sur l’étude de l’homme, de son évolution et du sens de son existence, avec une réelle volonté de rassembler.

Vous orientez donc votre travail dans une perspective de plus en plus ésotérique ?
Tout dépend de ce que l’on entend par "ésotérique". Rien n’est plus fascinant à mes yeux que l’ésotérisme - entendons-nous bien, le véritable ésotérisme, pas ce qu’on désigne aujourd’hui pour cette pseudo-spiritualité de masse, qui loin de libérer l’homme, l’asservit tant et plus à ses passions les plus funestes. L’ésotérisme a changé ma vie car il m’a fait comprendre la nécessité d’observer chaque phénomène, chaque chose, sous un angle non plus seulement interdisciplinaire mais bien transdisciplinaire, autrement dit, il m’a incité à considérer chaque élément à "ce qui le fonde, le traverse, et le dépasse", pour emprunter la formidable formule de Michel Camus. Non plus simplement regarder les choses, mais les Voir vraiment : la nuance est fondamentale, puisqu’elle participe pleinement à l’expansion de notre potentiel humain. Les horizons doivent être aussi abordés dans leur verticalité. Tout est là.

À travers vos textes, le lecteur peut constater chez vous une véritable passion pour le livre, pour le texte et le langage. Selon vous, quel est le réel pouvoir de l’écrit ?
Les pouvoirs de la parole sont justement le sujet de mon prochain livre qui sortira début novembre aux éditions Dervy. Écrit ou oral, peu importe finalement, c’est encore une autre question qui concerne la réception par un auditeur ou par un lecteur. Ce qui m’intéresse dans ces relations et qui montre une fois de plus que tout est Un est de voir dans quelle mesure les pouvoirs de la parole et les niveaux de conscience sont inextricablement liés, comme les deux faces d’un même prisme, lequel ne concerne rien d’autre que l’être humain.

Pour résumer ma problématique centrale en une phrase, disons qu’il apparaît que les pouvoirs de la parole semblent corrélatifs au niveau de conscience de celui qui parle. Ceci dit, le livre m’a littéralement délivré, je ne peux donc que lui être reconnaissant, en lui dévouant une singulière passion. Précisons quand même que lorsque je dis "le" livre, j’entends par là un certain type de livres, ceux qui sont des "maîtres de poche" comme dirait Daumal. Des livres de pouvoir, capable d’agir puissamment sur le lecteur.

C’est encore lié à la capacité de sa parole, à la force du texte, aux limites de sa langue. Sans être manichéen, il faut quand même reconnaître "l’horreur de la situation" et constater qu’il y a une parole qui endort et qui nivèle par le bas, et une parole qui éveille et qui secoue les consciences. Je suis partisan de la seconde, même si la première permet de comprendre nombre de caractéristiques de l’étrange psychisme humain. Quand il y a quelque chose à comprendre... "Poésie noire, poésie blanche".

D’autre part, lorsque je parle de "littérature enthéogène" en introduction de l’anthologie, je fais évidemment référence à la littérature relative aux plantes sacrées, mais aussi plus largement à toute la littérature qui s’intéresse de près à l’expérience spirituelle, précisément, à celle qui est capable d’éveiller en nous-mêmes un sentiment divin. D’où l’usage de ce néologisme.

L’écrit a de nombreux pouvoirs, le plus fondamental étant encore une fois celui qui nous éveille et qui paradoxalement nous pousse à sortir du livre pour mieux comprendre le monde, pour apprécier la vie dans justement ce qu’elle a de vivant. L’écriture est une véritable ascèse spirituelle, un sérieux travail. Quand l’écrivain compose, il travaille sur lui-même ; quand il crée, il se dépasse et se relie à quelque chose de plus haut. Ensuite et s’il le souhaite, il partage.

Autre chose : on entend souvent dire que les mots sont impuissants à dire, qu’ils sont menteurs, inaptes à transmettre l’essence des choses et que par conséquent il convient de s’en méfier. Je pense qu’on se trompe de cible : je crois au contraire et à l’instar de Daumal que "les mots portent les choses". Comme disait Charles Duits, "ce ne sont pas les mots qui sont morts, ce sont les hommes".

Ce sont aussi les hommes qui sont menteurs et versatiles, non ? Il est aussi stupide de dire que les plantes sacrées sont dangereuses que de dire que les mots sont menteurs. En effet, pourquoi ce besoin constant de toujours accuser l’outil ? Qui donc prend les décisions, les hommes ou les outils ? Réponse évidente, mais quand il s’agit de savoir qui assume la décision, les choses se compliquent, alors qu’en réalité, la réponse reste la même. Le pouvoir de l’écrit dépend donc naturellement de l’écrivain et de la capacité de réception du lecteur.

Korzybski écrivait que "La carte n’est pas le territoire", mais vos auteurs favoris ont bien tenté de mettre en mots l’indicible qu’est l’expérience psychédélique. Selon vous, un récit, un poème peuvent-ils transmettre l’essence de cette expérience, et par là même remodeler durablement la conscience du lecteur ?
Fondamentalement, bien que les mots ne remplaceront jamais l’expérience vécue. Pour être plus précis, le mot n’a une efficacité réelle qu’à la condition suivante, déjà évoquée par Daumal : il doit exister entre le parleur et l’auditeur une expérience commune de la chose dont il est parlé. Sans cette condition, il est bien difficile de se comprendre vraiment. Ceux qui connaissent le territoire peuvent facilement s’entendre sur la carte, puisqu’ils savent, par expérience, à quelles réalités celle-ci se rattache. Si l’un des deux ne connaît pas le territoire, il ne fera qu’imaginer ce qu’il voit sur la carte et se trouvera en décalage avec la réalité. Ceci dit, la carte n’est pas inutile, puisqu’elle pourra le guider, encore faut-il que la personne sache où elle souhaite aller, le veuille vraiment et ait un minimum le sens de l’orientation ! (rires)

Un écrivain comme Charles Duits a changé ma vie. À la force de ses mots, il m’a fait basculer. Certains germes étaient certes présents, mais il a radicalement accéléré le processus pour un départ sans retour. Daumal m’a réellement fait douter qu’"une pensée claire" puisse être indicible. Ce qui ne veut pas dire que j’ai forcément les pensées claires et que ma parole est "blanche". Loin s’en faut ! Elle est de toute façon toujours teintée de noir, de gris, voire même de rouge ou de vert... Mais la conception de la poésie évoquée par Daumal représente à mes yeux un idéal vers lequel je souhaite résolument tendre. C’est l’intention qui compte, n’est-il pas ?

Et moi qui n’ai pas d’autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n’ai d’autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ? Je parlerai pour m’appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j’ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu’au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l’éternel vainqueur.
René Daumal, "la Guerre Sainte"

Le poème ou le récit doit effectivement chercher à transmettre une essence, qui peut être celle d’une expérience. Mais elle ne doit pas s’adresser seulement à la personnalité du "récepteur", à son moi social préfabriqué et menteur fait de préjugés. La parole doit s’adresser aussi et surtout à l’essence de l’homme. La littérature est un dialogue d’essence à essence, "i shin de shin" comme on dit dans le zen : "de mon âme à ton âme". Encore faut-il que celle-ci soit accessible. Car les masques nous barrent la route, ils nous aveuglent, nous empêchent d’être honnête avec nous-mêmes et avec les autres. La littérature est une quête de soi, de l’essence et donc de l’essentiel. Mais elle n’"emmodèle" pas : elle dé-modèle pour nous faire voir. L’éveil véritable, lui, est résolument translittéraire et il est clairement plus affaire d’acte que d’état. L’enjeu est grand et le mouvement perpétuel. Daumal l’a très bien dit. N’oublions pas enfin, pour finir de répondre à cette question d’un intérêt crucial, que "l’art doit être au service de la connaissance" et que par conséquent la littérature qui aspire à éveiller relève moins de la lune que du doigt qui la montre.

De l’essai, du poème ou du roman, quelle forme vous semble la plus adaptée à la transmission de l’expérience des plantes sacrées ?
Georges Perec disait que chaque forme pose la même question mais en l’exprimant différemment. Je pense que la transmission opère toujours selon des modes différents selon ce qui cherche à être transmis d’une part et à qui cela veut être transmis d’autre part.
Toutes les formes me semblent utiles, tant qu’elles arrivent à servir le fond. C’est le messager qui doit parvenir à transmettre le message de la façon qui lui semble (à lui et à lui seul) la plus juste, la plus efficace, la plus pertinente. Je dirais ensuite : peu importe la forme tant qu’elle est poétique, agissante sur tout l’être. Ensuite, peu importe que le livre soit petit, trapu, rond ou carré, tant qu’il peut nous secouer, peu importe la forme tant qu’elle participe au poème, tant qu’elle est capable de transmettre la "Saveur" (celle évoquée dans l’opération poétique selon la théorie hindoue), tant qu’elle est capable de nous montrer ce que nous n’avions pas vu !

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Stig Legrand, le 1er septembre 2005 - article1839.html
Entretien donné le 1er septembre 2005.
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