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Il arrive que rencontrer certaines œuvres d’art soit une expérience si profonde qu’elle vaille révélation. Ces œuvres comptent parfois parmi les plus connues, celles dont les reproductions sont les plus diffusées de par le monde - mais qu’importe : lorsqu’on se trouve face à elles, tout cela s’oublie ; s’ancre alors en soi la certitude qu’on est seul à percevoir leur chant, leur musique - ou plutôt qu’elles ne se mettent à parler, à murmurer que pour soi. En marge de leur histoire, s’écrivent autant de petites fables particulières, rêvées et vécues, qu’il y a de contemplateurs attentifs - tout yeux tout oreilles...
Pierre Lartigue a connu quelque chose de cet ordre avec la Pietà d’Avignon - un tableau du XVe siècle, que l’on s’accorde aujourd’hui à attribuer à Enguerrand Quarton - croisée une toute première fois au détour de l’Histoire de l’art, d’Elie Faure. En noir et blanc. Il fallait, pour mesurer la musique de ses teintes et de ses formes - Élie Faure parle de leur harmonie comme du "son d’un violoncelle s’élevant au-dessus des tombeaux" (cité en p.15) - aller la contempler en son sanctuaire : le musée du Louvre. Et là, une scène emblématique, métaphore de ce qui s’opère en lui, le dessillement : une jeune Américaine nettoie le tableau, elle en retire les salissures et le vernis obscurcissant avec un coton-tige imbibé de white spirit (quel nom tout de même...).
 
L’on sait combien Pierre Lartigue excelle à dispenser son savoir, les fruits de ses réflexions sur tel ou tel thème avec une insigne légèreté, élégante toujours, et qui vous donne l’impression de l’accompagner au long d’une balade dominicale au cours de laquelle vous l’écouteriez comme vous prêteriez l’oreille aux érudites divagations d’un vieil ami. Balade : le mot est choisi à dessein ; la déambulation est au cœur du texte - arpenter les couloirs et les salles du Louvre, passer incessamment, comme par pas glissés, de la description de la scène peinte à l’analyse d’un élément, de l’anecdote personnelle ou du souvenir aux connaissances dont on dispose sur l’œuvre, d’une extrapolation rêvée à des considérations profondément philosophiques...

Le texte est ainsi : comme vagabondant. Le tableau est très finement décrit ; d’infimes détails sont révélés - tels l’identité des fleurs représentées dans les auréoles, et ce qu’elle symbolisent, le motif peint en arrière-plan, à peine perceptible, la position des mèches de cheveux du Christ... qui attestent de l’acuité du regard que l’auteur a posé sur l’œuvre. Pierre Lartigue décrit au présent, en phrases courtes aux inflexions pleines de vie, comme s’il retenait son souffle et rendait compte, à voix blanche, non pas d’un tableau vieux de presque 600 ans mais d’une scène en train de se dérouler là sous ses yeux... Toute minutieuse qu’elle soit, la description est ouverte aux quatre vents de la fantaisie de l’auteur : çà et là il se prend à rêver à partir d’un élément de l’image - le chanoine s’est rasé il y a deux ou trois jours - ailleurs il évoquera tel souvenir personnel et insère les références érudites comme s’il musait le nez en l’air dans la masse des connaissances.
L’on suit ainsi Pierre Lartigue mot à mot, phrase à phrase jusqu’à ce détail infinitésimal, invu encore, ou non compris à sa juste valeur : un angle laissé sur la peau du Christ entre deux écoulements. L’inscription d’une durée. C’est un certain rapport au temps et à la lumière qu’il faut apprendre à voir dans le tableau... Une grande leçon de vue et de vie, dispensée avec quelle sobriété ! et quelle alacrité dans le phrasé ! comme s’il fallait au mystère des rehauts de joie pour que l’on en ressente toute la profondeur...
Une chose, enfin : ce que l’auteur dit de la Pietà - Derrière une apparente simplicité, il s’agit d’une peinture savante, intelligente, pleine d’échos et de consonances - s’applique au mot près à son livre...

Elle est retrouvée l’Éternité, annonce Pierre Lartigue. La lumière aussi, éblouissante et soulignée d’ombre. Lumière et éternité dans ce tableau, et dans ce livre, entre l’épiphanie des premières pages et la fumée fragile de la dernière : le temps de la contemplation s’est ouvert à nous, un peu de mystère s’est éclairé - la Pietà d’Enguerrand Quarton, le regard et les mots du poète ont accompli leur œuvre...
Vous qui connaissez ce tableau, sans doute le verrez-vous différemment après avoir lu ce texte - vous aurez appris à voir, et à entendre avec les yeux. Et moi qui la découvre ici, comme jadis Pierre Lartigue dans l’Histoire de l’art d’Élie Faure, sans jamais l’avoir vue avant, fût-ce en photo, je vais de ce pas au Louvre. Rien que pour elle...

NB - Musicienne du silence fait partie d’une singulière collection d’essais esthétiques : le format des livres y est inhabituel (17 x 21), les sujets inattendus - les titres ci-dessous le disent assez... Le style est toujours d’un exquis raffinement, marqué du sceau de la personnalité de leur auteur, et loin de toute pédanterie. L’on y apprend beaucoup, et fort gaiement. Ce sont de très beaux livres par leur aspect, par la qualité de l’iconographie et de la mise en page. 
Regrouper des livres aussi typés expose à n’en pas publier beaucoup et, de fait, cette collection ne compte aujourd’hui que deux autres titres :
Jean-Claude Lebensztejn,
Miaulique : fantaisie chromatique
Anne-Marie Lecoq, La Leçon de peinture du duc de Bourgogne : Fénelon, Poussin, et l’enfance perdue.

NB 2 - Lire notre entretien avec Pierre Lartigue et, pour en savoir plus sur les éditions du passage, un article et un entretien avec Marike Gauthier.



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Isabelle Roche, le 30 août 2005 - article1836.html
Pierre Lartigue, Musicienne du silence - La Pietà d’Avignon, Le Passage, mars 2002, 87 p. - 18,30 €.
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