Côté pile...
Le sujet est beau - magnifique même, de ceux qui, par-delà l’individualité des personnages en appelle aux faces les plus complexes de la nature humaine...
Ariane Desprats anime une émission de radio ; et dans le cadre d’une série consacrée à l’histoire de la radio, elle projette d’interviewer Louis Mérian, dont la carrière commença dans l’immédiat après-guerre et qui pendant trente ans anima une émission de nuit. Au tout dernier moment de leur entrevue, elle lance, à l’improviste, "Que faisiez-vous pendant la guerre ?" Voilà Mérian plongé dans les affres d’un passé qu’il avait occulté : son amour de jeunesse, Sarah, une jeune juive qui fut déportée - mais qu’il aurait peut-être pu sauver s’il n’avait pas été lâche. Ariane, elle, est hantée par cette période qu’elle n’a pas connue mais dont sa mère, une juive qui a perdu sa famille dans les camps, n’a cessé de lui parler. Commence alors une étrange relation entre ces deux êtres, qui vont se fuir et se chercher. Louis laisse remonter à la surface ce que furent pour lui les années d’occupation tandis qu’Ariane ressasse à l’envi ses déboires sentimentaux - ah, Léo...
Bien sûr, de larges plaies non cicatrisées vont s’ouvrir. En puisant sa matière dans l’inépuisable mine de l’amour défait, serti dans le contexte non moins riche de la Seconde Guerre mondiale - qui fut plus qu’une guerre, un fossé creusé dans la notion d’humanité tant les abominations commises montrèrent des abîmes insoupçonnés de sauvagerie mais aussi leurs pendants d’héroïsme - Cécile Wajsbrot pouvait être sûre de frapper dans le mille. Mais voilà : un beau, un grand sujet ne suffit pas à faire un bon roman - pas plus, d’ailleurs, qu’il n’en est la condition nécessaire.
Et malgré son "beau sujet", La Trahison n’accroche pas son lecteur. L’on s’y ennuie beaucoup - pis : les personnages ne touchent pas, n’émeuvent pas malgré leurs souffrances et les poids qui les entravent. Lenteurs, répétitions, dialogues inconsistants sonnant faux, des extensions superflues données à des comparaisons qui alourdissent inutilement ces dernières... mais surtout, une insupportable propension aux digressions très mal placées - par exemple entre deux répliques d’un dialogue. Ce n’est plus alentir le récit, c’est l’interrompre avec maladresse et agacer le lecteur ! À tel point que l’on en vient à survoler des passages entiers, puis à sauter des phrases, les yeux au ciel...
D’accord : c’est un roman "intimiste" - vous savez, ceux où les protagonistes passent leur temps à s’introspecter, à s’efforcer, sous l’impulsion de quelque catalyseur, de voyager au bout d’une mémoire jusqu’alors empêchée. Alors quoi, contemplations interminables, digressions circonvolutives, rythme lent et gestes suspendus ne sont-ils pas de mise ? Certes, à condition de mettre tout cela en oeuvre avec doigté - non, avec art. Et dans ce texte, d’art, point. Contentons-nous d’évoquer les répétions, qui sous certaines plumes deviennent de superbes figures de style... Ici, elles sont omniprésentes mais trop peu marquées - ou fort mal utilisées - et de natures trop diverses (mots, expressions, gestes, postures... etc.) pour être interprétées comme des choix stylistiques : il eût fallu en user autrement pour qu’elles fonctionnent, par exemple, comme signes de l’obsession et de l’impasse psychologique dans lesquels s’enferrent les protagonistes.
Allez, une petite citation pour la route, peut-être pas la plus pertinente, mais qui donnera une petite idée des lourdeurs que l’on rencontre à tout bout de pages :
(...) en s’inspirant des théories de Stanislawski, que peu de gens connaissaient à l’époque, et qui prônaient la vie sur scène au lieu de la déclamation, un naturel obtenu par un travail à la fois psychologique et physique sur le personnage qui donnait à l’acteur une connaissance intérieure de son personnage. (p. 85).
Les écrivains sont nombreux, qui ont nourri leurs romans ou leurs nouvelles de tout ce qui s’est produit durant la Seconde Guerre mondiale et des extrémités humaines - abominables ou sublimes - auxquelles elle a conduit. Chacun d’entre nous aura sa petite liste de référence d’œuvres majeures, celles qui creusent de profonds sillons dans la conscience et transforment définitivement la vision du monde, par-delà leur contexte. On oubliera donc bien vite, au profit de ces œuvres-là, ce morne roman dont la platitude et la maladresse stylistiques détruisent ce que son thème aurait pu avoir de tragique et d’émouvant...
Mais Cécile Wajsbrot a la chance d’être un auteur Zulma - maison connue pour le soin qu’elle porte aux auteurs et à leurs textes. Ainsi La Trahison - son cinquième roman, publié en 1998 - bénéficie-t-elle d’une seconde jeunesse en sortant dans la collection "Dilecta", qui l’habille d’un nouveau format, d’une nouvelle couverture, et accompagne le texte d’une belle présentation de l’éditeur.
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