Rentrée 2005
Trois en Un
Il est impossible de tout comprendre. De tout entendre. Voire de s’entendre dans le maelström religieux et la cacophonie ambiante des "prêcheurs préchiprecha"... Le dogme est brandi comme l’étendard de la vertu par ceux-là mêmes qui la troussent sans vergogne dans les pièces sans fenêtre où elle est enfermée depuis les siècles des siècles. L’homme s’est lui-même mutilé dans sa chair et dans son cœur car il n’est pas un animal raisonnable, comme nous le rappelait déjà Vercors il y a quelques années... Alors, si Abraham croise au large, sur le pont d’un transatlantique, vieillard polygame sans peur, de nouveau parmi nous, que verra-t-il de l’humanité, lui qui est à la source même de tous nos maux ? Comment interprétera-t-il l’héritage qu’il nous a laissé ? Mais existe-t-il réellement, ce brave homme ?
Si Abraham a une chance d’avoir une quelconque existence c’est précisément dans l’histoire qu’on s’en fait, nous assène d’entrée de lecture Frédéric Boyer. Ne nous leurrons pas ! Les trois religions qui découlèrent du destin de cet homme-là sont entièrement subjectives et écrites par des hommes pour des hommes. Il n’y a rien de divin dans les Écritures, si ce n’est l’extraordinaire imaginaire des nombreux copistes qui, au fil des siècles, traduisirent et complétèrent à leur goût, le texte sacré. Légendes, fables et contes devinrent ainsi un mythe. Et permirent aux hommes de s’entretuer en son nom en toute quiétude. Dieu aura pitié.
Il n’y a pas d’élu, qu’il soit homme ou peuple. Il n’y a que des hommes perdus qui tentent de ne pas devenir fous. De dompter le destin qui leur file entre les doigts comme une poignée de sable. Quelle que soit la terre du monde où nous allons il y a déjà du monde sur cette terre, déjà du monde où nous débarquons un beau soir. Et tout le monde fait semblant de croire c’est chez moi, semblant de croire c’est vide. Exit donc les concepts sulfureux de terre promise et d’exode imposés par la Loi. Car de Loi il n’y en a pas. Il n’y a que des hommes de bonne volonté... et des salopards. Reste à savoir dans quel camp l’on se trouve. Si l’on veut vivre en bonne intelligence avec ses contemporains et partager les richesses de la terre, ou s’enfermer dans le carcan de la xénophobie et haïr tout ce qui n’est pas comme soi. Métissage ou pureté de la race. On l’aura compris, Frédéric Boyer penche, tout comme nous, vers la première idée.
Abraham trahi, alors ? Sans aucune doute, puisqu’il a toujours pensé que le contraire de la nécessité n’était pas le hasard, mais la liberté. Vivre libres et égaux, voilà le seul but que l’humanité doit s’imposer pour combattre les marchands du temple et les bonimenteurs. Il faut croire aux plumes de paon, aux aboiements du chien devant la ville, aux fleurs multicolores. Croire à la nature, à l’essence de l’homme libéré de ses chaînes. Car chaque être humain est comme une poignée de fous chantants, de fous joyeux qui ne demandent qu’à être heureux et non asservis au Système. À la politique des quotas. Aux frontières. Abraham croit que le pouls du monde c’est l’afflux des immigrants. Que non rien de tout cela n’est à nous. Anarchiste, alors, le vieil Abraham, revenu parmi les vivants pour dénoncer l’érosion des mondes ? Sans doute. Car l’instinct de propriété n’est pas le langage du partage. Utopique maxime d’un homme seul, accompagné d’une très jeune femme, mais contre-feu magnifique pour faire barrage aux thèses protectionnistes de nos politiciens.
Car Abraham, finalement, c’est nous. C’est un peu de nous, tous autant que nous sommes, nous avons Abraham en nous, et devons lui laisser le champ libre. Car, n’en déplaise à certains, il n’y a pas de grandes espérances, monsieur Dickens, il n’y a qu’un jeu de dés qui attribue à chacun une place selon une insolente combinaison mathématique qui n’offre pas à tous les mêmes chances.
Vous pouvez aussi lire les 17 premières pages du livre, pour vous donner une idée de ce style limpide et lyrique qui dépeint si bien la mise en perspective de ce destin désincarné. Politique et mystique, sensuel voire trivial, le périple de cet homme qui est tous les hommes et tout le monde en lui-même cristallisé, devient une épopée romanesque puisque le devenir de l’humanité n’est pas de se figer dans un seul postulat, mais bien de se transformer, de s’ébattre, de s’émouvoir. De toujours tout remettre en question pour fuir le sens commun et tenter d’échapper au destin.
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