Un poisson nommé errance
D’ordinaire, lorsque naît une revue, il est d’usage de la porter sur les fonts baptismaux avec de longs avant-propos où l’on justifie son avènement par quantité d’arguments stigmatisant les manques ou les excès ambiants de la presse périodique, tandis que sont énumérés les indispensables apports de la nouvelle venue. Avec Fario rien de tel : cinq pages liminaires suffisent à compléter le laconique sous-titre "revue semestrielle de littérature et d’art". Pas de déclaration d’intention affichée - le mot "errance" semble s’imposer en maître - mais un texte métaphorique, et poétique par l’amble de ses phrases, où il est question d’un abord de la vie, d’un rapport non marchand avec le monde par l’entremise de la littérature et des images d’art. Cinq pages liminaires qui en peu de mots donnent la clef : en guise de prescription programmatique des dilections profondes organisées - mais non toujours - autour d’un cri de ralliement, et pour nom celui d’un poisson sauvage, une truite, qui exige, pour être approchée, des manières très délicates, il faut bien être un peu comanche ou gitan.

Qu’est-ce donc que ce premier numéro de Fario ? au premier abord une revue-livre comme il en existe beaucoup, placée sous l’égide d’un thème - en l’occurence ici "Être passager". Mais une revue-livre qui a pour elle une véritable singularité : son insigne beauté, de forme et de fond.
Comment dire le charme qui d’emblée opère dès l’approche tactile et visuelle de l’objet ? Le poids en main du volume, et sa souplesse aussi quand on le feuillette ; la douceur ronde et grenue du papier - couverture et pages - qui rappelle aux doigts quelque luxe ancien un peu oublié tout empreint de la profonde révérence que l’on marque aux choses de valeur ; les vergeures des pages, discrètement visibles et qui sont aux mots ce que les lignes d’une portée sont aux notes de musique ; l’élégance sobre et hiératique de la typographie à l’encre noire, rehaussée par le crème du papier et l’infime touche de bleu que, tel un trait de khôl soulignant un regard, porte la couverture... Perfection élevée encore par le choix d’un papier différent pour l’impression des deux cahiers photographiques - légèrement plus clair, non vergé, qui semble doter les images d’une clarté intrinsèque. Superficiels appâts que ces grâces ? Que nenni ; elles servent un projet et des textes hors des sentiers battus en effet, et contribuent à faire de Fario un hamac inactuel où [se] balancer au-dessus des tristesses de la mode et du monde. (p. 46, "Le Passager", Pierre Lartigue).
Bien qu’il soit possible d’énoncer quelques généralités, de dégager une sorte de vue panoramique de l’ensemble, Fario n’est pourtant pas de ces revues dont on peut donner un aperçu correct par une simple description de son architecture - précisément parce qu’elle n’en a point de précise, et qu’elle vaut par l’attention que le lecteur portera à chaque texte, l’un après l’autre. Mais l’on peut néanmoins jouer au rapace suspendant son vol au-dessus de la campagne avant d’en arpenter les chemins... Que distinguera donc l’aigle, avant de se faire vagabond des sentes ? Des textes dont la diversité a quelque chose d’échevelé - des poèmes, de la prose allant de l’évocation de souvenirs à la nouvelle - et deux cahiers de photographies - l’un signé Gustave Roud, l’autre Sarah Moon. Quoi d’étonnant, d’ailleurs, à ce qu’une revue de littérature contienne des images ? L’image n’est-elle pas une des principales figures que recense la stylistique, et la description n’est-elle pas un effort du mot vers le visuel ?
Diversité des oeuvres donc, mais que l’on devine tempérée non par le seul effet fédérateur que pourrait avoir le mot de passe (toutes font voyager, d’un pays à l’autre, au cœur de l’enfance, en train, en bateau, en voiture, au fond des rêves...) mais plutôt par une indéfinissable parenté, un "poli" qui serait commun à tous ces textes, à ces images - y compris ceux du "Livre ouvert", l’ultime rubrique qui clôt le volume et se veut hors thème - comme si tous étaient originaire d’une même contrée de la littérature, cachée, mal connue et dont peu se risquent à franchir les frontières.
Contemporains, anciens, en prose ou versifiés, écrits en français, simplement traduits ou encore offerts en version originale regardant leur traduction tels les trente-deux poèmes d’Arséni Tarkovski, textes et images se découvrent tels qu’en eux-mêmes au détour des pages, sans introduction préalable. D’aucuns ne manqueront pas de le déplorer, mais cette option semble devoir s’interpréter comme une volonté des concepteurs de Fario de rester en retrait des oeuvres qu’ils ont réunies, et d’inviter les lecteurs à adopter une démarche identique à la leur : creuser autour des artistes présentés selon leur gré et leurs affinités, comme eux-mêmes ont choisi le contenu de la revue en n’obéissant qu’à leurs dilections profondes.
Puisqu’il ne paraît pas y avoir de véritable principe organisateur, le vagabond des sentes n’en marquera pas moins un temps d’arrêt avant d’entamer l’aventure : ira-t-il à sauts et à gambades dans cet espace inconnu dévolu aux sorcelleries inédites ou bien sera-t-il ce lecteur contraint par une trop longue habitude des linéarités romanesques qui ne dérogera pas à la succession numérique des pages ? Là encore, la liberté est de mise ; mais dans l’un et l’autre cas, il est une prescription à respecter impérativement : prendre le temps d’une immersion totale dans chaque texte. Car Fario est une revue qui demande son temps. De préparation, c’est indéniable : sélectionner les tetxes dut être long. De fabrication aussi : l’ouvrage porte l’empreinte d’un artisanat soigné, n’ayant rien à voir avec l’usinage ultra-rapide des livres de grande consommation. Et à ces laps de temps ne peut répondre qu’une lecture posée, exigente. Pour être au diapason de ces temps longs, le juste commentaire serait celui qui s’arrêterait à chaque oeuvre - tel le tortillard, faisant halte sans se presser aux gares les plus infimes.
Mais cela n’est pas certain, car ces points successifs ne sont peut-être que des approximations s’efforçant d’approcher "par la bande" un essentiel insaisissable - il se sert de rien, alors, de creuser chacun d’eux en dessous du niveau de la mer. En ayant choisi pour mot de passe de ce premier numéro "Être passager", les créateurs de Fario n’ont pas décidé de parler voyage, fût-ce sous les formes les plus métaphoriques et bien qu’il y ait toujours un bout d’ailleurs par lequel aborder les textes. Non, ce n’est pas seulement le voyage qui est en jeu ici mais rien moins que l’essence même de la condition humaine - et, plus largement, du vivant : ce qui vit est par nature "passager", et ne fera jamais que "passer" en ce monde. Quant à l’Autre [monde], il n’est donné à personne de savoir ce qu’il y fera...
Donc un premier numéro qui frappe fort, au cœur des fondements de notre monde en se plaçant sous le signe de l’éphémérité des choses, de l’impermanence comme seule certitude, et de la difficulté que l’on a pour saisir "ce qui passe" - difficulté que certains surmontent, ou croient surmonter par l’art.
Impermanence ? Le comble - ce jusqu’auboutisme d’une idée, d’une notion ou d’une conception - serait alors que Fario ne connaisse qu’une livraison, passagère ultime... et incarnation sublime de son thème inaugural - le sublime se conçoit-il dans la répétition ? Pourtant, Fario se donne comme une "re-vue" : destinée à la relecture, aux regards sans cesse reconduits, et surtout aux retrouvailles périodiques. Mais qui songerait à y redire ? Après avoir consenti à pister la truite jusqu’au terme de sa première remontée de courant, il est impossible de se satisfaire de cette première expérience : on a déjà répondu "présent" pour la seconde invitaion à la pêche - dans six mois...
Dans ce premier numéro de Fario, vous trouverez, outre des photographies de Gustave Roud et de Sarah Moon, des textes de :
Serge Airoldi, Jean-Pierre Baril, Pierre Bergounioux, Henri Calet, Charles-Albert Cingria, Marcel Cohen, Jacques Damade, Christian David, Marie Frisson, Maurice de Guérin, Sadegh Hedâyat, Pierre Lartigue, Henri Maldiney, Jean-Paul Michel, Nata Minor, Vincent Pélissier, James Sacré, Marlène Soréda, Italo Servo, Arséni Tarkovski.
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