Ceci n’est pas
la couverture du livre (NdR)
Tor Jonsson (1916-1951) est un poète purement norvégien chez qui le beau pays n’est jamais loin. Il est au cœur de ce qu’il écrit. Il est né au même endroit que le poète Olav Aukrust (1883-1999), à Lom dans le Gudbrandsdal, vallée également chère au Suédo-Danois Carl Theodor Dreyer, qui y tourne l’un de ses premiers films. La splendeur spécifique de cette perle des vallées norvégiennes n’échappe pas à Jonsson. Elle est dans ses poèmes. L’ombre et la lumière y dialoguent. Lom est aussi le lieu de naissance de Knut Hamsun en 1859.
Loin des rumeurs d’Oslo et d’une certaine pratique élitiste de la littérature et de la poésie, Jonsson est en prise directe avec le monde qui l’entoure. Tout comme un autre poète écrivant en néo-norvégien (ou nynorsk), celui-ci du Télémark, Tarjei Vesaas, un homme est à l’écoute de la nature qui l’entoure et lui parle. Il en traduira les voix. S’il publie dès 1932 des articles dans Arbeidermagasinet / "Le Magazine des travailleurs", c’est en 1942 que Jonsson publie son premier recueil, Mogning i mørkret ("Maturation dans l’obscur"), qui donne un la fondamental et indique la direction de l’ombre, de la difficulté, ce qui offrira un cap tonal et pictural à cette voix, un chromatisme quasi obsessionnel : le gris.
Les deux recueils suivants - à qui cette anthologie doit nombre de ses titres - sont Berg ved blått vatn ("Montagnes près d’un lac bleu", 1946) et Jarnnetter ("Nuits de fer", 1948), du nom d’un phénomène climatique scandinave. Les deux recueils comportent des attaques virulentes, socialement claires et ancrées à gauche, contre l’injustice. Jonsson n’est pas d’accord avec le sort fait aux hommes. Une sélection de ses articles a paru dans les deux tomes d’ "Orties" (Nesler, 1951 & 1952). Le recueil auquel il travaillait au moment de son suicide en janvier 1951 (Ei dagbok for mitt hjarte : "Un journal pour mon cœur"), quelque chose comme son testament poétique, est paru la même année à titre posthume. De 1956 à 1960 ont paru en deux volumes les œuvres - poèmes et proses - ainsi qu’une pièce en un acte (Siste stikk, "La dernière pièce"). Tekster i samling, publié chez Noregs Boklag en 1975 et auquel Halldis Moren Vesaas a collaboré, est l’ensemble le plus accessible. En 2005, Ingar Sletter Kolloen, biographe de Hamsun, publie une imposante monographie sur Jonsson, dont le titre reprend un écho de "Vœu pauvre" : "Rien que l’amour et la mort".
Ancrée dans la terre de Norvège dont les noms reviennent par écho, cette poésie retourne au hameau familier (heimegrenda), où sont les souvenirs les plus forts et que le poète remercie, loue. La poésie est d’autant plus une parole d’amour ("un poème sur tout ce que j’aime") qu’elle émane d’un être d’une solitude incroyable. La solitude est l’annonce, l’ombre portée de la mort dont le gris est la couleur élective. À tout prendre, la poésie de Jonsson se situe, se joue quelque part entre ces sonorités, entre grend (hameau) et gråe (le gris). Le poète est une part de son hameau ("je suis hameau"), ce qui n’empêche pas la solitude ("Mon esprit amoureux ne connaît que mes propres / battements de cœur solitaires"). Mais la solitude ne renferme pas sur soi, elle se dirige vers les autres (dei andre småe) et leur lot. En un sens, la pauvreté, reflet ou nostalgie d’un temps non né (ufødd) est privilège ("Notre trésor le plus cher / scintille dans le gris") et questionne frontalement Dieu, le donneur (gjevar), le sans-nom (namnlaus).
Jonsson est aussi un être de justice. Le sort de l’homme est difficile, injuste, et il revient au poète, qui prend alors toute sa mesure de scalde, de se faire l’écho du destin dur. Vallée norvégienne, vallée de larmes. La poésie est engagée. Elle peut quelque chose à quelque chose : un mot est un miracle. Cet homme solitaire et solidaire de toutes les souffrances cherchait peut-être l’accord entre sa soif inextinguible (et, semble-t-il, jamais apaisée) d’amour et son impossibilité de fait. Il se peut que, par son suicide, il retourne cette soif de cœur en un cri désespéré. On raconte qu’au-dessus d’une cascade, il implorait Dieu de lui donner femme et menaçait de se jeter dans le vide.
Poète ému, poète émouvant, Jonsson reste un auteur secret et Arntzen débute son préambule par cette question (Kven var han, Tor Jonsson ? à savoir : "qui était Tor Jonsson ?") - interrogation à laquelle "Den Ukjende" ("L’Inconnu") répond tout de go : Eg er ein mann som ingen kjenner : "je suis un homme que nul ne connaît". La clé est-elle dans cette clause que l’on retrouve à l’identique dans deux poèmes, dette dulde draget av mor ("cet air secret de mère") ?
Les images sont fortes, expressives, et le timbre est nourri d’une recherche de l’allitération généralisée qui rend la parole très musicale : elle coule de source. Jonsson a écrit quelques-uns des plus beaux poèmes en norvégien. Les quatre qui closent cette traduction, les derniers qu’il a publiés - et peut-être écrits - ont une vraie profondeur métaphysique : parvenu à la frontière du pays où Dieu habite, le poète est au bout du chemin et appelle la nuit d’automne tardif avant de tutoyer la solitude. Le lyrisme se fait tout ensemble chant de la mort et appel désespéré à la vie.
Le titre de ce livret, le premier de Jonsson en français, est un vers du poème "Fossen" ("La Cascade") : Min trøyst i doden er draumen, que l’on peut également rendre par : "ma consolation dans la mort est le rêve", les mots se colorant alors autrement...
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