Écrire moins...
Daté de 1966, le recueil 73 poèmes marque une étape dans le parcours en mots du poète finlandais d’expression suédoise Bo Carpelan, né à Helsinki en 1926. En effet, il s’agit d’un livre de la maturité, mais aussi de celui dans lequel la forme brève est travaillée avec le plus de précision, décantation allant jusqu’au laconisme voire, mais sans pose ou affectation, à l’expression oraculaire de la parole.
Venu, mais pas seulement, de Gunnar Björling, dadaïste suédois auquel l’auteur a consacré une thèse, cet amour du dire moindre, du peu de mots, cherche à suggérer le plus de choses possibles au moyen de la forme la plus ténue - et tenue - qui soit. En direction du moins, cette précision aimée, cette vertigineuse économie de moyens à laquelle Carpelan a recours est une tentation de l’œuvre, comme un cap qui ne cesse de l’habiter, un amer ou un Nord.
Peu de mots habillent la page et ils ont plus affaire au blanc qu’à l’afflux de l’encre.
Ainsi 73 poèmes (et non fragments de poème, comme le dit le titre : il s’agit de poèmes à part entière) traduit ce souhait du moindre via une franchise directe. Il s’agit bien de l’ensemble des textes les plus courts, souvent une simple poignée de mots, comme si la parole en poésie devait se ramasser dans sa concision dense, prête à dire beaucoup - sans nuire au silence - en peu, très peu de mots. De fait, elle n’emporte avec elle que le plus essentiel. Et, dans cette perspective, la fin du poème 4 le laisse aussi entendre : le plus nécessaire seul / pour viatique.
Il se peut également que cette dilection pour le court apparaisse au détour d’un recueil de forme plus extensive. Ainsi de ce poème d’un vers, de ce monostiche dans La Cour (1989. 2000 pour la traduction française), autre recueil cardinal : La distance jusqu’à elle était comme un crépuscule du soir.
Cet amour de la concision peut faire penser à l’art du haïku que Carpelan, assez étranger à toute influence extrême-orientale, ne pratique pas pour autant, même si l’avant-dernier poème peut y faire songer (La neige bleue / crépuscule / du soir), ou le poème 41 : L’arbre / la lumière / essaimée.
Ayant valeur métaphysique, la forme courte correspond sans doute aussi à un tropisme personnel marqué par l’omniprésence de la mort, qui interdit tout long discours et exige une brièveté. Dire moins est dire plus, autrement. Brièvement.
Par une étrange, une belle pudeur en lui, Carpelan a fait le vœu de ne jamais en faire une longue histoire.
La mort est aussi chez elle, à travers ses prismes habituels, son ombre portée, la maladie, ou cette image retrouvée dans les deux courts extraits cités, celle du crépuscule du soir. Le sang, la cendre, la lumière, les voix sont quelques-unes des présences qui habillent ces vers, ou les dénudent. Mort des autres, des siens, mort de soi-même (c’est-à-dire, aussi bien, de l’enfance en soi) : l’idée est que le monde, d’un instant l’autre, pourrait s’interrompre : upphöra (cesser) est un verbe qui revient souvent, à la manière d’une litanie, d’une scansion. Périr, dit-il.
Cette brièveté prend son sens entier par rapport à la forme extensive. C’est un moindre dire qui se comprend par opposition à la longueur, qu’elle critique implicitement, mais contre laquelle elle se définit.
Telle est sans doute la raison du fait matériel le plus significatif du recueil, à savoir ce poème 31, inhabituel, hors norme, hors de propos mais pourtant inscrit en lui, jurant avec le reste des poèmes par son extension et sa construction.
Sa longueur tout d’abord, puisque les fragments qui le composent sont eux-mêmes très longs - parfois plus d’une page - ce qui est chez Carpelan un très long poème ; son architecture aussi, puisqu’il est bâti comme une séquence ou une suite (svit, genre tendant plus volontiers vers la narration, que Carpelan pratique également). Une suite donc de six poèmes 1 à 6, numérotation qui, parasitant l’ordre des poèmes, vient jeter un joli désordre dans l’ordre que suppose tout recueil.
Un fait est frappant : le premier poème de la série est le plus long (24 vers) et le dernier le plus court (quatre vers, soit le nombre de vers du premier poème divisé par le nombre de textes de la suite), plaçant les choses sous le signe de la division, mais signant aussi par là, et sans didactisme excessif, plutôt de manière subtile, que le chemin - autre terme carpelanien - est celui qui va du plus long au plus court, per angusta.
En d’autres termes, cette suite 31 mériterait une étude à elle seule, ou une publication particulière. Elle forme un monde à part qui reprend pourtant les obsessions de l’auteur, souvent marquées par la mort, la fin, la cessation en une vie elle aussi si brève.
Toute forme brève est alors comme un étrange miroir de la mort. De fait, la traduction de courts fragments permet un vrai travail sur le style même de l’auteur, à ras de texte.
Ce recueil s’inscrit dans une série de traductions au long cours qui se poursuivra l’an prochain par la publication, aux éditions Grèges, d’un ensemble de 99 poèmes en prose, Le Nom sur le tableau peint par Klee. Enfin, et plus simplement, ces pages voudraient, à leur manière, courte, légère, souhaiter un heureux 80e anniversaire à l’homme de ces mots. Car le plus grand plaisir du traducteur est bien d’offrir les mots qu’il a traduits à celui qui les a écrits.
73 poèmes n’a pas la teneur de recueils centraux déjà traduits comme La Cour ou Dans les chambres obscures, dans les claires. Il n’empêche : recueil de la quarantième année d’un octogénaire, il est une sorte - ce sont les mots mêmes de Carpelan - de bilan intermédiaire.
Il y a 5626 signes dans cet article.