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L’écrivain Claude Simon est mort le 5 juillet dernier, à l’âge de 91 ans. Son œuvre exigeante, consacrée par la critique, objet de nombreuses recherches universitaires, traduite dans un grand nombre de langues (alors qu’on lui a constamment reproché son illisibilité), continue de surprendre ses lecteurs, transcendant par sa puissance le genre du Nouveau Roman auquel on la rattache généralement. Profondément marqué par les événements de ce siècle, Claude Simon impose tout au long de ses romans une vision extrêmement sombre de l’homme pris dans les méandres de l’Histoire, et sa vie coïncide justement avec les dates clés des guerres de la première moitié du XXe siècle.

Né en 1913 à Madagascar, il perd son père, officier de carrière, tué en 1914 dès les premiers combats en France. Sa mère l’élève à Perpignan jusqu’à sa mort en 1924. Placé sous le tutorat d’un cousin germain de sa mère, officier de cavalerie, il devient interne au collège Stanislas où il fait toutes ses études secondaires. Très jeune, il préfère les cours de peinture d’André Lhote à la préparation de l’École Navale qu’il abandonne, et entreprend une série de voyages en Europe.
En 1936, il se rend à Barcelone, dans l’Espagne républicaine, et aide à convoyer des armes. Se percevant comme un imposteur, ses espoirs démocratiques déçus, il rentre en France après deux semaines.
En 1939, il est mobilisé dans un régiment de cavalerie et subit la débâcle de 1940, en Meuse. Échappant de peu à la mort, il est fait prisonnier mais parvient à s’échapper lors d’un transfert. Revenu à Perpignan, il recommence à peindre et à écrire mais participe également à la Résistance. Suspecté par la milice locale, il regagne Paris en 1944 où son appartement tient lieu de centre de renseignements de la Résistance.

En 1945, à la Libération, il publie son premier roman, Le Tricheur. Dans ceux qui suivront (La Corde raide, Gulliver, Le Sacre du Printemps, Le Vent), on sent l’influence de Faulkner et de Joyce. On y trouve également tous les leitmotive de son œuvre : l’échec, la guerre (Première et Deuxième guerres mondiales, révolution espagnole), la mort et l’écriture du passé dont on ne peut sauver que des fragments épars.
À partir de 1958, il inaugure un "cycle familial" avec L’Herbe, La Route des Flandres (qui reçoit le prix de l’Express), Le Palace et Histoire (Prix Médicis). La reconstitution du passé s’avère toujours illusoire mais Simon tente de le restituer au moyen de longues descriptions de sensations et d’impressions visuelles. Ce présent de l’écriture, Simon n’a de cesse de le revendiquer, comme dans le "Discours de Stockholm", lorsqu’il reçoit le prix Nobel en 1985 :
... on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait, du moins chez moi, que le résultat est infiniment plus riche que l’intention.

À la fin des années 50, il rencontre Robbe-Grillet qui le fait entrer aux éditions de Minuit et rejoint le mouvement du Nouveau Roman. De cette époque date la querelle avec Sartre, contre lequel s’érigent les Nouveaux Romanciers : ils lui reprochent ses théorisations et ses propos sur le nécessaire engagement de l’écrivain. Sartre stigmatise en retour leur élitisme et leur langue d’agrégé :
Croyez-vous que je puisse lire Robbe-Grillet dans un pays sous-développé ? (...) Je le tiens pour un bon écrivain mais il s’adresse à la bourgeoisie confortable. Je voudrais qu’il se rende compte que la Guinée existe. (le Nouvel Observateur, 1964)
Claude Simon restera toujours sur ses positions, critiquant à nouveau Sartre lors de la remise du Nobel :
Comme on voit, je n’ai rien à dire, au sens sartrien de cette expression. D’ailleurs, si m’avait été révélée quelque vérité importante dans l’ordre du social, de l’histoire ou du sacré, il m’eût semblé ridicule d’avoir recours pour l’exposer à une fiction inventée au lieu d’un traité raisonné de philosophie, de sociologie ou de théologie.

Mais il participera toujours d’une certaine manière à la vie publique : signant le "Manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie" (qui lui vaut d’être inculpé pour injure envers l’armée française), voyageant, participant aux rencontres d’écrivains (dont les fameux colloques de Cerisy-la-Salle où on lui reproche l’utilisation systématique du référent, contraire à l’esprit du Nouveau Roman), collaborant à l’ouverture du nouveau Musée de l’Histoire de France à côté de la place des Vosges.

Dans toute son œuvre, Simon fait référence à la peinture, réalisant par exemple dans Orion aveugle (1970) un collage d’images et de sensations inspiré par les tableaux de Nicolas Poussin. Par ailleurs, il expose ses propres collages et photos. Dans ses livres, ce sont souvent des images qui donnent naissance aux fictions comme cette description d’une gravure dans le prologue des Géorgiques, publié en 1981, souvent considéré comme l’aboutissement de ses recherches linguistiques et de ses réflexions sur l’Histoire. Dans ce "roman", au moyen du montage, Simon mêle la vie de son ancêtre général d’Empire LSM à son expérience de la guerre en 1940 ainsi qu’au témoignage de l’écrivain britannique George Orwell à Barcelone que Simon prend la liberté de réécrire à partir de Hommage à la Catalogne. C’est pour lui l’occasion de rejeter toute représentation réaliste de la barbarie, reflétant par un chaos textuel le profond scepticisme d’une génération marquée par l’Holocauste et Hiroshima. Pour Simon, la guerre (à laquelle il refuse tout caractère nécessaire) appartient au monde de l’indicible : seule la tentative de l’homme cherchant à en rendre compte et livrant les clés de sa tentative peut être rendue par le travail visible, concret, de l’écriture.

L’œuvre de Claude Simon est âpre, souvent difficile d’accès. Du Nouveau Roman il a conservé le refus de l’intrigue et de la traditionnelle progression chronologique, la perte du sujet narratif et la prépondérance accordée au monde matériel et naturel dans lequel l’homme apparaît comme destitué de son hégémonie. De son expérience personnelle il nous livre une vision pessimiste de l’être humain, lequel retombe systématiquement dans la violence de la guerre par une sorte de déterminisme qui le dépasse. Mais la phrase de Simon, par la puissance des émotions et des images qu’elle engendre, donne à ses romans une force qui emporte le lecteur et le bouleverse durablement. Malgré la noirceur de son propos, Claude Simon magnifie le pouvoir évocateur des mots à partir duquel il crée une langue unique, extrêmement moderne et personnelle : 
Si aucune goutte de sang n’est jamais tombée de la déchirure d’une page où est décrit le corps d’un personnage, si celle où est raconté un incendie n’a jamais brûlé personne, si le mot sang n’est pas du sang, si le mot feu n’est pas le feu, si la description est impuissante à reproduire les choses et dit toujours d’autres objets que les objets que nous percevons autour de nous, les mots possèdent par contre ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars. (préface d’Orion aveugle



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Sarah Cillaire, le 10 juillet 2005 - article1739.html
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