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Nul doute que le catoblépas - ou, à défaut, "l’animal de Pline", la périphrase qui le définit - soit quelque part enfoui dans votre mémoire de lecteur du Littéraire. Non ? alors peut-être le prix du petit Gaillon, cette récompense qui depuis trois ans maintenant fait de l’œil au Goncourt, et récompense à travers un livre pour moitié son éditeur, à condition qu’il soit un indépendant, et pour moitié son auteur ? toujours rien ? Alors quelques petits rappels, en sus d’une invitation à (re)lire les entretiens avec Belinda Cannone et Jacques Damade, ne seront pas de trop : à la suite de l’incendie qui ravagea l’entrepôt des Belles-Lettres et fit perdre à plusieurs petits éditeurs la quasi-totalité de leur stock, un prix littéraire - ce fameux prix du Petit Gaillon - fut créé et, dans son prolongement, une association naquit, l’Animal de Pline, dont l’objet est de défendre l’édition indépendante par le biais de ce prix et de manifestations festives régulières où sont mises à l’honneur les publications de ces éditeurs et dont l’accès est réservé aux seuls membres de l’association.

Hier donc samedi 2 juillet, la librairie L’Île lettrée, dans le Xe arrondissement de Paris, accueillait Jacques Damade - des éditions de la Bibliothèque - qui, sous le patronage du catoblépas, présentait sa dernière publication, Voyageuse, de Solander, et une nouvelle revue littéraire, Fario.
L’Île lettrée, c’est un tout petit espace saturé de livres, où le regard, qu’il courre sur les murs ou se baisse vers les présentoirs, ne rencontre que livres de tous formats et de tous genres, ayant bien du mal à trouver un recoin dépourvu de bouquins. L’on y est un peu à l’étroit ; on a quelque difficulté à se mouvoir et l’on se demande, venant pour la lecture, où celle-ci peut bien avoir lieu. "C’est pour la lecture ? Alors prenez l’escalier, là tout de suite à droite." Tout de suite à droite... voyons... oui, en effet, il y a bien une rupture dans la continuité livresque du décor : un petit escalier se devine, qui tournoie et mène vers un sous-sol a priori bien encombré mais qui se développe en un sas accueillant dès que l’on tourne les yeux sur sa droite : murs de pierre garni de cimaises portant une série de photos noir et blanc, un piano à queue, une petite table couverte d’une nappe où sont disposés verres, boissons et amuse-bouche, quelques chaises en rangs serrés pour l’assistance et celles destinées aux lecteurs.

À Jacques Damade revint l’honneur du discours de présentation ; il insista sur le fait que la soirée était placée sous le signe du "premier", de l’inaugural : première fois qu’il éditait un premier livre, et lancement du premier numéro de la revue Fario. Puis il parla, d’abord, de Fario - un nom à consonance aquatique puisqu’il désigne une truite, choisi en référence à l’aptitude particulière de ce poisson pour nager à contre-courant, ce qui pourrait semble-t-il assez bien résumer le projet de la revue. Il en définit l’unité et la cohérence - imputables au travail de l’architecte qui en dirigea la "construction", Vincent Pélissier - en précisa l’organisation interne - une partie thématique, "être passager", et une partie hors thème, "à livre ouvert" - en évoqua le contenu et conclut en estimant ce premier numéro prêt pour la revue générale que lui feront passer les lecteurs, malgré les quelques boutons de cuivre qui pourraient n’être pas astiqués à fond... il laissa à Vincent Pélissier le soin de lire deux extraits des textes publiés dans cette première livraison - de quoi en effet mettre en appétit. Rien, hélas, ne fut dit de vraiment précis sur l’intention qui présida à la naissance de Fario, sur la nature des textes rassemblés - mais après tout l’on objectera que c’est au lecteur d’entreprendre le voyage d’exploration. Enfin, avant que la truite nouvelle-née ne reparte entre deux eaux claires, Jean-François Feuillette intervint à l’improviste, tel le page apportant, dans les tragédies romantiques, la missive qui va bouleverser le cours de l’histoire, pour lire le tout premier article de presse consacré à Fario, paru dans le numéro de juillet du Matricule des Anges - un article laudatif qui filait fort à propos la métaphore piscicole, et achevait d’attiser la curiosité quant à cette revue.

Mais peut-être la truite vif-argent n’est-elle pas si vite repartie : la voix de Solander l’aura arrêtée... elle précisa que le texte qu’elle allait lire était un montage d’extraits de Voyageuse qui ne respectait pas forcément l’ordre du livre - un peu comme si elle s’apprêtait à emprunter une nouvelle voie, tracée tout exprès pour cette soirée et au long de laquelle Anouk Filippini, armée de sa guitare acoustique et de ses chansons, allait l’accompagner. Duo magnifique... Solander lit - et son timbre de voix sied si bien aux mots lus que l’on a du mal à les imaginer prendre vie et sens hors de cette voix. Des lieux disparates sont évoqués, des impressions fugaces - une odeur, un effet de lumière, des sons... de menues caresses délicatement serties dans les phrases dont le caractère éphémère est respecté par la lecture qui laisse filer les mots. Et Matteo, l’aimé. Le tant aimé désormais absent. On se doute que la mort est lovée là, au fil de ces espaces arpentés du nord au sud, d’est en ouest, mais l’on sent, aussi, qu’en définitive c’est la vie qui vainc. Par moments Solander marque la pause ; Anouk Filippini commence à gratter les cordes de sa guitare et chante... des paroles se retiennent çà et là - charmeuse de serpents ; où vont nos amis quand ils rendent leur âme au vent... - et cela fait aux mots de Solander comme le poudroiement des chemins sous les semelles du randonneur. L’on n’est nulle part ailleurs que dans l’instant de l’émotion intense qui naît ce ces voix - le temps s’était arrêté. Lorsqu’elles se turent l’une et l’autre, il fallut quelques minutes pour se déprendre du charme et reposer ses pieds dans le flux du temps qui, en vérité, ne s’arrête jamais de courir...

Je ne saurais conclure sans vous inviter à lire Voyageuse, à pêcher au vol, si j’ose dire, le premier numéro de Fario, et enfin à adhérer à l’Animal de Pline ; vous aurez ainsi l’occasion de participer à des réunions littéraires intimistes et conviviales, où la diversité - du public comme des livres présentés - vibrionne dans une solide unité : celle que donne la sensation de se tenir tous serrés dans le même amour pour une littérature à la fois raffinée, originale, savante et ludique - autrement dit de lire à contre-courant, à des lieues de ce qui "se fait aujourd’hui" et pourrait relever à un degré ou à un autre d’un quelconque "effet de mode".

NB - Pour adhérer à l’Animal de Pline, contactez Jean-François Feuillette par téléphone - 01 53 69 09 09 - ou par courriel : jean.feuillette@wanadoo.fr

Anouk Filippini donne huit concerts à l’Essaïon les 6, 7, 8, 9 et 13, 14, 15, 16 juillet prochains.

L’Essaïon
6, rue Pierre-au-Lard
75004 Paris
Entrée : 15 €.
Réservations par téléphone au 01 42 78 46 42 ou par courriel :
reservations@assaion.com



Il y a 7043 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 3 juillet 2005 - article1724.html
Soirée organisée le samedi 2 juillet 2005 à la librairie L’Île lettrée
89, boulevard Magenta
75010 PARIS
Tel : 01 45 23 49 78
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